Fabiola Ferrero : des abeilles et des hommes

14 août 2025   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Fabiola Ferrero : des abeilles et des hommes
I Can’t Hear the Birds © Fabiola Ferrero
de la fumée dans une rue
I Can’t Hear the Birds © Fabiola Ferrero

La photographe et journaliste Fabiola Ferrero retourne au Venezuela et ravive la mémoire collective de son pays qui entre 2014 et 2020 a subi en plein fouet une crise économique extrême et un exode important.

« Le Venezuela était un pays rural avant l’arrivée de l’industrie pétrolière. Les changements ont été aussi rapides que bouleversants. Tout s’est passé si vite que nous n’avons pas eu le temps de nous adapter à cette nouvelle vie qu’on nous forçait à accepter. Soudain, nous étions le cœur des investissements économiques du monde, ces changements ont considérablement complexifié notre relation à notre propre identité », confie la photographe et journaliste Fabiola Ferrero. Entre 2014 et 2020, le territoire vénézuélien a perdu 75 % de la valeur de son PIB, s’imposant comme l’un des cas les plus extrêmes d’effondrement économique depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. En août 2023, Amnesty International estimait à 7,71 millions, soit un quart de la population totale du pays, le nombre de Vénézuélien·nes ayant préféré fuir. Un exode animé par l’espoir d’une vie meilleure, loin des crises et de la censure d’un gouvernement s’acharnant à faire taire les médias indépendants et voix dissidentes. Pour l’artiste, ces départs sont autant de pertes, ces répressions autant de deuils qu’elle inscrit dans ses images et ses mots : « Mes parents, mes frères, mes ami·es proches, et puis moi. Un·e par un·e, nous sommes parti·es. J’ai vu mon foyer se vider, mes souvenirs se brouiller, comme si je regardais mon enfance à travers une fenêtre embuée », écrit-elle en introduction de sa série I Can’t Hear the Birds.

des abeilles sur une nappe fleurie
I Can’t Hear the Birds © Fabiola Ferrero
Une personne avec un chapeau et tenant un fusil
I Can’t Hear the Birds © Fabiola Ferrero
Une main dans l'eau avec un tatouage sur l'avant-bras
I Can’t Hear the Birds © Fabiola Ferrero

Mémoire familiale et mémoire collective

Lorsqu’elle entreprend ce projet, de retour dans son pays d’origine en 2017, c’est justement ce lien familial qu’elle commence par interroger, en s’éloignant des villes pour visiter les espaces ruraux qui ont été ceux de sa jeunesse. Un périple intime qui aiguille ses premières investigations et qu’elle décide ensuite de mettre de côté pour imaginer une narration plus universelle. Pourtant, une volonté commune unifie ce travail au long cours : « Les outils que j’utilise, je les ai appris lorsque j’étudiais le journalisme. Bien que mes photos soient davantage métaphoriques et que j’aborde à travers elles davantage de symboles, je m’appuie toujours en réalité sur de longues recherches, sur quelque chose de plus rationnel. Pour moi, la première partie ne peut pas exister sans la seconde », explique-t-elle. Ainsi, au cœur de la mémoire familiale comme de celle, collective, du Venezuela, Fabiola Ferrero creuse, fait sonner les voix, déterre les fragments d’un passé qui nous aiguille et qui ancre ce qu’il nous faut comprendre. Croisant ses propres images à des articles de journaux, des textes de propagande qui décrivent le Venezuela comme un nouveau Latin Boom aux possibilités sans fin, et des albums photo de plusieurs individus, l’autrice enquête et nous expose ses trouvailles. « On voit, même dans les albums personnels, l’impact de l’histoire commune. On y découvre la vie dans les champs pétroliers, la sensation de grandeur qu’on recherchait avidement… C’était primordial, pour moi, d’appréhender la mémoire collective par le prisme de ces manières propres, intimes, individuelles de comprendre notre pays », précise-t-elle.

Cet article est à retrouver dans son intégralité dans Fisheye #72.

Couverture Fisheye #72
168 pages
7,50 €
À lire aussi
Fisheye #72 : la photographie comme acte de résistance
© Luke Evans
Fisheye #72 : la photographie comme acte de résistance
À travers son numéro #72, Fisheye donne à voir des photographes qui considèrent leur médium de prédilection comme un outil de…
03 juillet 2025   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Wayan Barre : Ouvrir la voix
Région sauvage de Bisti/De-Na-Zin, au Nouveau-Mexique. Somebody Out There © Wayan Barre
Wayan Barre : Ouvrir la voix
Le photographe français Wayan Barre sillonne les routes de la nation navajo en quête de réponses. Cette réserve semi-autonome…
31 juillet 2025   •  
Écrit par Marie Baranger
L'esthétique des luttes en photographie
L’arrestation du féroce chef mafieux Leoluca Bagarella, Parlerme, 1979. © Letizia Battaglia
L’esthétique des luttes en photographie
La photographie est un acte délibéré. Sa fabrication n’est qu’une suite de choix, d’exclusion et d’inclusion, de cadrage, de point de…
24 juillet 2025   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Explorez
Méditerranée. Est-ce là que l’on habitait ? : Anne-Lise Broyer
© Anne-Lise Broyer
Méditerranée. Est-ce là que l’on habitait ? : Anne-Lise Broyer
Sur les traces des déplacements de populations, des fractures et de l'histoire antique, Anne-Lise Broyer dépose son regard. Un travail...
17 juillet 2026   •  
Écrit par Thomas Andrei
Au Palais de la Porte Dorée, l'art dénonce les discriminations
Jane Evelyn Atwood, La boxe féminine, 2000 FNAC 2000-208 Collection du Centre national des arts plastiques © Jane Evelyn Atwood
Au Palais de la Porte Dorée, l’art dénonce les discriminations
Le musée de l’Histoire de l'immigration au Palais de la Porte Dorée présente son exposition jusqu'au 23 août 2026.
16 juillet 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
À Tours, le Jeu de Paume dévoile les secrets d’Ed Alcock
© Ed Alcock / MYOP
À Tours, le Jeu de Paume dévoile les secrets d’Ed Alcock
Secrets et mensonges. Cette exposition au nom énigmatique, présentée au Jeu de Paume de Tours, revient sur les quinze ans de pratique...
15 juillet 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Madeleine de Sinéty et les mystères d’une vie de photographe
Béatrice et la télévision, Poilley, 1973 © Madeleine de Sinéty
Madeleine de Sinéty et les mystères d’une vie de photographe
Jusqu'au 27 septembre 2026, le musée du Jeu de Paume à Paris propose une exposition intitulée Une vie, dédiée à Madeleine de Sinéty....
13 juillet 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Méditerranée. Est-ce là que l’on habitait ? : Anne-Lise Broyer
© Anne-Lise Broyer
Méditerranée. Est-ce là que l’on habitait ? : Anne-Lise Broyer
Sur les traces des déplacements de populations, des fractures et de l'histoire antique, Anne-Lise Broyer dépose son regard. Un travail...
17 juillet 2026   •  
Écrit par Thomas Andrei
Au Palais de la Porte Dorée, l'art dénonce les discriminations
Jane Evelyn Atwood, La boxe féminine, 2000 FNAC 2000-208 Collection du Centre national des arts plastiques © Jane Evelyn Atwood
Au Palais de la Porte Dorée, l’art dénonce les discriminations
Le musée de l’Histoire de l'immigration au Palais de la Porte Dorée présente son exposition jusqu'au 23 août 2026.
16 juillet 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
À Tours, le Jeu de Paume dévoile les secrets d’Ed Alcock
© Ed Alcock / MYOP
À Tours, le Jeu de Paume dévoile les secrets d’Ed Alcock
Secrets et mensonges. Cette exposition au nom énigmatique, présentée au Jeu de Paume de Tours, revient sur les quinze ans de pratique...
15 juillet 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Rencontres d'Arles 2026 : les coups de cœur de la rédaction
Dana Steichen, M. Steichen est surpris par Mme Steichen en train de croiser un delphinium blanc avec un delphinium violet foncé afin d'augmenter la taille des fleurs de la variété blanche, Umpawaug Farm, Connecticut, États-Unis, 1938 Collection Spuerkeess. © 2026 The Estate of Edward Steichen / Artists Rights Society (ARS), New York.
Rencontres d’Arles 2026 : les coups de cœur de la rédaction
La semaine d'ouverture vient de se clôturer, mais le festival, quant à lui, sera bien présent tout l'été, et ce, jusqu'au 4 octobre...
13 juillet 2026   •