
Pour ce nouveau 7 à 9 de Chanel au Jeu de Paume, la scénariste et réalisatrice Claire Denis était invitée à revenir sur ses racines, ses films et cette manière singulière de filmer le monde. Face à elle, l’étudiant et jeune réalisateur colombien Daniel Duque – formé au Fresnoy, artiste plasticien et cinéaste – et la journaliste Anaël Pigeat menaient l’échange, sous le regard attentif d’un public venu écouter une voix majeure du cinéma contemporain.
Ce soir-là, sous la brise de ce début décembre, l’intérieur du Jeu de Paume est rempli, l’ambiance est chaleureuse. Claire Denis s’excuse d’emblée pour son rhume et l’aveu fait rire la salle, la glace est brisée. Très vite, on comprend que l’entretien ne sera pas un question-réponse figé, mais un véritable dialogue. Daniel Duque l’interroge sur ce qui, dans son travail, semble venir de l’enfance. Elle sourit : « Tout s’est un peu construit là. » Elle raconte l’origine de ses parents, son père né à Bangkok et, du côté de sa mère, des origines brésiliennes ; sa propre naissance en région parisienne, puis cette enfance ballottée entre le Cameroun, le Burkina Faso, Djibouti. « Je me suis toujours sentie “d’ailleurs”. Revenir en France n’a jamais été pour moi un retour au nid. Je pourrais habiter autre part, je ne me sens pas attachée à un lieu précisément, ce n’est pas une évidence. »
Lorsqu’elle vivait en Afrique, en brousse, loin des centres urbains, il n’y avait pas de salle de cinéma, voire parfois aucun accès à l’électricité. Le 7e art lui arrive donc d’abord par les mots, précisément par la voix de sa mère. « Elle nous racontait les films qu’elle avait vus, comme des choses magiques qui lui manquaient terriblement. Le cinéma était, pour elle, l’une des choses les plus incroyables au monde. » La première fois qu’elle voit un film, vers 7 ans, c’est une déception tendre : sur l’écran, les images semblent moins flamboyantes que le récit maternel. De là naissent son amour des histoires contées dans l’intimité et cette conviction que les mots, autant que les images, fabriquent le cinéma.
Entrer dans le cinéma par la porte de derrière
Le parcours de Claire Denis commence à l’IDHEC, l’Institut des hautes études cinématographiques (future Fémis), puis se prolonge en tant qu’assistante auprès de réalisateurs. Elle évoque ces années d’apprentissage où il fallait « faire ses preuves », et encore plus en tant que femme. Des rencontres décisives jalonnent son chemin, comme celle de Jacques Rivette, grand cinéaste, modèle discret dont les films lui semblent « ouvrir le cinéma par la porte de derrière ».
Son envie de cinéma se tourne très vite vers la fiction. « Ce qui m’appelait, c’étaient d’abord les histoires imaginées, pas forcément plus fortes que le documentaire, mais plus exposées à ce que je suis au fond. La fiction demande à l’auteur de se mettre au cœur de l’histoire, d’une certaine manière. Le documentaire, je le vis davantage comme une observation. » Elle confie avoir longtemps eu l’impression d’être « dehors » lors de l’écriture, puis de se retrouver « dedans » au moment du tournage, comme aspirée par ses propres films.
Son premier long métrage, Chocolat (1988), sélectionné à Cannes et nommé aux César, tire son origine d’un désir de revenir sur son enfance en Afrique. « Ce n’était pas mon idée de départ pour mon premier film. Mais j’ai finalement décidé d’aller vers une histoire que je connaissais intimement. J’ai donc parlé de ce moment de tension juste avant l’indépendance, où les Français vivaient comme des patrons dans un pays qui n’était pas le leur. »

La beauté fige
Des extraits de films sont projetés, dont celui de Beau Travail (1999). Les corps des légionnaires se déplacent comme un ballet, sur la musique de Benjamin Britten. Anaël Pigeat l’interroge sur la beauté à l’écran. La réponse est nette : « Je ne pense jamais au mot “beauté”, peut-être encore moins pour ce film. Je ne refuse pas ce mot, mais il est bloquant. Il fige. »
Le projet voit le jour à la suite d’une commande du producteur Pierre Chevalier sur le thème de « l’étranger ». Elle se tourne alors vers un sujet qui lui a toujours semblé ainsi : celui de la Légion étrangère. Un souvenir lancinant de son enfance à Djibouti. « La Légion, c’était un mystère. Quand je suis retournée à Djibouti, j’ai retrouvé la même sensation en voyant ces hommes qui s’entraînaient avec autour d’eux un décor absolument merveilleux : la mer Rouge, les montagnes qui plongent dans l’eau… »
Elle dit avoir été « époustouflée » par le pays et par les acteur·ices, mais sans jamais se dire qu’elle filmait la beauté. « C’était surtout une manière pour moi d’exalter le paysage. Le fait qu’ils s’entraînaient là donnait au lieu une forme de grâce, presque malgré eux. »
Visages, corps et pudeur
Dans la conversation, un autre nom surgit : celui de Jean Fautrier, peintre cher à Jacques Rivette, dont les visages la fascinent. Filmer un visage, pour Claire Denis, c’est toujours une rencontre : « Quelque chose qui dit : “Je suis là, moi aussi.” Regarder vraiment dans la vie de tous les jours, c’est presque indécent. Quand on fait un plan, on regarde vraiment, et les regards se rencontrent. » Elle parle de son rapport au corps avec une pudeur assumée. « Je suis très pudique. Quand je demande quelque chose à mes acteurs, c’est toujours intimidant. Mais je suis attirée par ces corps avec lesquels je dois composer, homme ou femme, petit ou grand, par ce qu’ils représentent visuellement. » Elle n’a jamais pensé qu’elle « devait filmer des corps » ; cela s’impose simplement, sans impudeur, dans la dynamique du tournage.
Science-fiction et écriture
Un extrait de High Life (2018) suit et l’amour de Claire Denis pour la science-fiction est évoqué. Elle parle de son admiration pour l’astrophysicien Aurélien Barrau, dont les réflexions ont nourri le film. « Je me suis demandé ce que deviendrait un homme condamné, seul dans l’espace avec un bébé. La science-fiction m’intéresse quand elle permet de figurer le temps. » Enfant, elle lisait Philip K. Dick avec passion. « Je ne comprenais pas tout, mais j’étais enchantée. Il y avait toujours des surgissements impossibles dans des histoires très bien construites. » Ses films, dit-elle, ne cherchent pas à montrer « d’autres mondes », mais bien à revisiter le nôtre : « C’est la croyance totale dans le cinéma qui crée un monde », ajoute-t-elle.
Lorsque Daniel Duque l’interroge sur l’écriture de scénarios, de façon générale, Claire Denis parle d’abord de forme. « Un scénario, pour moi, c’est déjà une forme. On me raconte des histoires, mais je ne les vois pas seulement comme des récits : je les vois comme quelque chose qui se construit. » Elle évoque ses collaborations avec des écrivaines comme Christine Angot ou Marie NDiaye. « Ça part toujours de choses que j’aime, dont je tombe presque amoureuse. On part ensemble, on mélange nos voix. Mais il y a toujours un peu de moi dans les films, évidemment. » La rencontre avec Christine Angot, par exemple, naît d’une lecture de ses écrits. « J’ai entendu un de ses textes à Avignon. En sortant, je marchais avec elle dans la rue et je lui ai dit : “Il faut que je filme ça, tes lectures.” Il y avait une intensité qui me bouleversait », avoue-t-elle.

La liberté dans la mission
Interrogée sur la liberté qu’elle ressent en tournage, elle nuance en ces mots : « On parle beaucoup de liberté au cinéma, mais le tournage est une épreuve très physique, très contraignante, financièrement et en termes de temps. Les moments de liberté existent, mais ils sont fugitifs, pris dans une armure très solide. » Elle décrit chaque film comme un « vaisseau » dans lequel elle monterait, sans certitude. « Je ne me sens pas libre, je me sens en mission. Il faut arriver de l’autre côté. » Ce qu’elle revendique en revanche, c’est une forme de hasard, la possibilité qu’un plan, un·e acteurice viennent déplacer ce qui était prévu.
La danse revient souvent dans ses films. Elle travaille régulièrement avec la chorégraphe Mathilde Monnier. « Composer une scène de danse, c’est une joie. Ça allège le film, ça déplace le poids. La danse a quelque chose d’accessible : même quand c’est parfait, on a l’impression qu’on pourrait le faire, nous aussi. » Une forme de réalisme qui ouvre l’espace du film aux spectateur·ices, leur laissant la possibilité de s’y projeter.
La soirée se termine une fois encore sur un questionnaire de Proust. À la fleur qu’elle préfère, elle répond : le myosotis – forget-me-not en anglais, pour ne pas oublier. Pour le livre à emporter sur une île déserte : Absalon, Absalon! de William Faulkner. Aux personnages historiques qu’elle déteste, elle oppose un simple voisin de palier qu’elle pourrait mépriser pendant deux heures maximums, puis elle passerait à autre chose.
La salle rit souvent, car Claire Denis est drôle, attentive, jamais sentencieuse. On sort de la rencontre avec l’impression d’avoir approché quelqu’un qui croit pleinement au pouvoir du cinéma. Une cinéaste qui filme le monde en biais, par la peau, la lumière, les silences, et qui laisse à la beauté le soin d’apparaître sans qu’on la nomme.
La prochaine édition du 7 à 9 de Chanel aura lieu en janvier au Jeu de Paume, toujours en accès libre sur inscription.