Le 7 à 9 de Chanel : Nick Knight sous toutes les coutures

02 avril 2025   •  
Écrit par Cassandre Thomas
Le 7 à 9 de Chanel : Nick Knight sous toutes les coutures
© Nick Knight
Mannequin dans une robe en satin
© Nick Knight

Le 17 mars dernier, le photographe britannique Nick Knight était l’invité de la deuxième édition du 7 à 9 de Chanel au Jeu de Paume. En discussion avec la jeune artiste Shanna Warocquier, diplômée de l’École des arts décoratifs de Paris, il a dévoilé les grandes lignes de son parcours, de ses premières séries sur les skinheads à sa fascination pour l’intelligence artificielle. Retour sur une rencontre dense où l’image de mode, sous toutes ses formes, était au cœur des débats.

Nick Knight entre en scène, vêtu d’un costume soigné et chaussé de richelieus. Son allure raffinée tranche avec l’avant-garde de son approche photographique. Pendant près d’une heure et demie, il partage avec le public son parcours, ses obsessions et sa volonté constante de bousculer les codes. Sous le signe de l’élégance et de la transmission, cette rencontre, fluide et ponctuée d’anecdotes, démontre une chose : l’expérimentation et la passion sont le fil rouge de sa carrière. Pour cette deuxième édition du 7 à 9 de Chanel, le Jeu de Paume a confié les rênes de la soirée à la journaliste et critique d’art Anaël Pigeat ainsi qu’à Shanna Warocquier, jeune artiste visuelle finaliste du 40e festival d’Hyères. Afin de débuter cette soirée, Nick Knight, justement présenté comme l’un des « créateurs d’images les plus célèbres au monde », se fait tirer un portrait rempli d’admiration par Shanna Warocquier, dont voici quelques bribes : « La spécificité de votre travail est que vous avez trouvé le moyen de produire à la fois des œuvres artistiques et des œuvres de commande. Vous avez travaillé avec de nombreux·ses créateur·ices de mode, des muscien·nes et des mannequins célèbres. Votre travail a été exposé dans les plus grands musées du monde. En utilisant tant de matériaux et en explorant tant de chemins, vous avez probablement repoussé les limites de la photographie. »

Bien que cette soirée se déroule dans la langue de Shakespeare, Nick Knight laisse parfois entendre à ses convives d’un soir un français quasi parfait. Et pour cause, l’immense artiste a déménagé à Paris à l’âge de six ans, en 1966. « Mon père était psychologue à l’OTAN. Malheureusement, je n’ai pas fait long feu ici, car celles et ceux d’entre vous qui connaissent l’histoire de France savent que le général de Gaulle en avait assez de L’OTAN. En 1967, il nous a mis à la porte. Et nous sommes allés à Bruxelles. Et c’est là-bas que j’ai appris le français qui est en réalité du wallon », se remémore-t-il. Mai 68, les films de Jean-Luc Godard… Les souvenirs d’enfance en France de Nick Knight restent tout de même gravés dans sa mémoire et il ne manque pas une seule occasion pour traverser la Manche afin de s’échapper du climat anxiogène propre à la Grande-Bretagne depuis sa sortie de l’Union européenne. 

Mannequin dans une robe vaporeuse
© Nick Knight
Lady Gaga
© Nick Knight

Des skinheads jusqu’aux plantes et insectes

Dans les années 1970, son retour en Grande-Bretagne retentit comme un déchirement. Plongé dans une ambiance d’après-guerre, le pays est plutôt sinistre et tout le monde est obsédé par le football. « Le culte de la jeunesse ouvrière qui prédominait était celui des skinheads. Ils étaient l’antithèse de tout ce que j’aimais. Je regardais des films comme Woodstock, je voulais me laisser pousser les cheveux jusqu’aux genoux et fumer. Eux étaient tout ce qui s’opposait à cela, je les détestais », se souvient l’artiste qui était alors âgé de dix ans. Cependant, quelques années plus tard, lorsqu’il est entré à l’école des beaux-arts à sa majorité, Nick Knight fait une volte-face : « Toute la musique qu’ils écoutaient était devenue la musique que j’aimais. » Il capture ainsi l’énergie brute des skinheads britanniques, fasciné par l’impact des vêtements et des attitudes. Pourtant, son regard ne se veut ni critique ni sociologique. Il photographie ce qui l’attire, sans chercher à en justifier la raison. « La vie n’est pas un programme ordonné, ce que je photographiais était très différent de ce que je ressentais », explique-t-il. Cette ambiguïté entre rejet et attirance nourrit son travail et c’est dans ce cadre qu’il développe un sens aigu du détail et de la mise en scène.

Mais Nick Knight ne s’est jamais limité à un seul univers visuel. En 1993, un tournant s’opère avec la naissance de sa fille, Emily. Ce bouleversement personnel le pousse à s’éloigner du monde de la mode pour explorer un sujet qu’il considère comme plus essentiel : la nature. Il passe alors près de quatre ans au Muséum d’histoire naturelle de Londres, étudiant et photographiant des plantes et des insectes. Ce travail d’observation minutieuse, mené aux côtés de sa femme Charlotte, aboutit au livre Flora, fruit d’un long processus de sélection au sein d’un herbier géant de plus de six millions d’espèces. Les formes et les textures du monde végétal lui offrent un nouveau champ d’expérimentation, une autre manière de jouer avec la lumière, la composition et les couleurs. « Dans ma vie, j’ai toujours aimé la nature. Je pense à mon père, qui était un homme gentil et tendre. Enfant, il m’emmenait me promener dans les bois et m’expliquait ce qu’étaient les fleurs et les animaux », confie-t-il.

Roses sur un plateau argenté
© Nick Knight
Mannequin de profil
© Nick Knight

L’ascension dans la mode

Sa mère, physiothérapeute et passionnée de mode, changeait de tenue plusieurs fois par jour, un rituel qu’il a observé dès son enfance. « Elle s’habillait pour le petit-déjeuner, pour le déjeuner, pour le thé… elle adorait cela. Elle voulait que je devienne médecin. En bon garçon j’ai voulu suivre le mouvement, mais ça n’a pas marché », rigole-t-il. Lorsqu’il abandonne la médecine pour se lancer dans la mode, Nick Knight peut compter sur le soutien indéfectible de ses parents. Même de son père, qui voyait pourtant la mode comme une préoccupation futile. Après quelques années passées à photographier la scène musicale, l’artiste se fait connaître grâce à une série de portraits pour i-D Magazine. Ce travail attire l’attention de Michel-Marc Ascoli, directeur artistique de Yohji Yamamoto, qui lui confie ses premières campagnes. Très vite, il collabore avec des créateurs emblématiques, comme Alexander McQueen et John Galliano, redéfinissant la photographie de mode avec une approche artistique unique. 

« Pour moi, le plaisir de travailler avec ces grands artistes réside dans le fait de comprendre la vie que je ne pourrai jamais vivre. Comprendre ce qu’ils voient, vivent, aiment, détestent… C’est le grand privilège de ce travail : pouvoir entrer dans la tête de quelqu’un d’autre. » Si la mode a toujours occupé une place particulière dans son œuvre, Nick Knight l’a abordée avec une conviction profonde. Pour lui, elle n’est pas simplement une question de vêtements, mais un art à part entière, un miroir des sociétés. « Je pense que la mode est notre forme d’art la plus importante. C’est la façon dont nous nous jugeons et nous disons qui nous sommes. En étudiant l’histoire de la photographie de mode, on découvre la plus merveilleuse histoire de la culture des sociétés. La mode vous montre comment nous voulons être. Elle montre les aspirations d’une société. Ce à quoi cette société veut vraiment ressembler », souligne-t-il.

© Nick Knight
Robot en strass
© Nick Knight
Nick Knight lors de la conférence 7 à 9 de Chanel au Jeu de Paume
Nick Knight lors de la conférence 7 à 9 de Chanel au Jeu de Paume © Benjamin Diaz

Films de mode et IA 

Le lien de Nick Knight avec la mode s’est constamment redéfini à travers ses projets innovants, notamment avec la création de Show Studio en 2000. En cherchant à briser les limites traditionnelles de la photo de mode, il a ouvert la voie au film de mode. Il s’est rendu compte que les vêtements, conçus pour être vus en mouvement, étaient souvent réduits à des images statiques dans les magazines. C’est ainsi qu’est née l’idée de filmer la mode. À une époque où Internet s’imposait comme un espace d’expression libre, l’artiste a vu en cette plateforme un terrain fertile pour la réinventer, loin des contraintes commerciales des magazines. Cette vision a été portée par son désir de représenter une mode inclusive, brisant les stéréotypes de beauté traditionnels en présentant des modèles de tous âges, morphologies et ethnies. « Il n’y avait pas de réseaux sociaux à cette époque. Lorsque j’ai réalisé une série de photos de personnes souffrant de handicaps physiques pour Alexander McQueen, j’ai reçu beaucoup des lettres. Le public s’intéressait à ce sujet. Alors, oui, j’ai perdu mon amour des magazines dans les années 1990. Mais heureusement pour moi, il y avait Internet. Et Internet promettait d’être un espace où l’on pouvait s’exprimer sans avoir à faire gagner de l’argent à quelqu’un », défend l’artiste. 

Dans un tournant plus récent, l’émergence de l’intelligence artificielle a captivé l’esprit de Nick Knight. Pendant le COVID, il a exploré son usage pour repousser encore plus loin les frontières de la création visuelle. Pour lui, l’IA est une extension de l’art humain : « Lorsque je me promène dans des musées, je m’inspire des œuvres que j’observe, et c’est un peu ce que fait l’IA. » Il partage l’idée que, tout comme les photographes du XIXe siècle qui cherchaient à légitimer la photographie comme art en l’imprégnant de références picturales, l’IA s’engage dans un processus similaire de création et de réinvention. Projetée à l’occasion de cette rencontre, la vidéo avec Charli XCX est l’une de ses explorations fascinantes. Il a utilisé un scan 3D gaussien pour créer une version numérique de la chanteuse, une peinture vivante en trois dimensions. Ce projet incarne le croisement entre la mode, l’art et la technologie, où les frontières entre le réel et le numérique sont floues. Le film de Charli XCX, initialement conçu pour être vu en réalité virtuelle, est un parfait exemple de ce que l’IA et les nouvelles technologies peuvent apporter à la mode.

Cette rencontre avec Nick Knight a offert à chaque personne présente ce soir-là, qu’elle soit artiste en devenir, professionnelle ou passionnée de mode, une fenêtre ouverte sur les synergies entre la photo, la mode et la technologie.

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