

Dans Trucking – Looking at the World From the Cab, le photographe italien Pietro Lazzaris a arpenté les routes des États-Unis dans la cabine de chauffeurs routiers. Une longue ride, parfois éreintante et isolée, qui témoigne d’une partie de l’Amérique en retrait des récits dominants, s’efforçant de tenir bon, malgré la difficulté de sa situation. Une série proche des vrais gens, de ceux qui font rouler l’économie américaine.
À l’assaut des routes, les truckers (les chauffeurs routiers ou camionneurs) traversent l’Amérique, des jours et des nuits durant, s’arrêtant pour tromper les heures de sommeil manquantes sur des aires d’autoroutes au milieu du grand soir. Ces espaces, qui autrefois accueillaient autant de vies attablées aux cantines des relais routiers, étaient des lieux de socialisation permettant de pallier la solitude de ses voyageurs. Si aujourd’hui ces espaces disparaissent peu à peu, les camionneurs, quant à eux, continuent à rouler, car ce sont eux qui font circuler la majeure partie des marchandises et des matériaux aux États-Unis. C’est dans cette réalité vécue par plusieurs millions d’Américains que Pietro Lazzaris s’est immiscé.
D’origine italienne, il démarre la photographie en 2015, alors qu’il vient d’arriver en Floride et ne parle pas la langue. Le médium devient d’emblée un moyen de communiquer, de se connecter aux autres et de faire tomber les barrières. Assez vite, il s’intéresse aux personnes en retrait de la société, et tout ce qui structure ces dynamiques déséquilibrées. Dans son travail, mêlant commandes pour de la mode et projets de reportage, il tente de révéler, au sein de différentes communautés, les rapports que les personnes entretiennent. « L’appareil photo est devenu une sorte de prétexte à ma curiosité, souvent utilisé pour justifier ma démarche, plus encore envers moi-même qu’envers les autres. J’aborde chaque projet sans sac photo, avec juste une multitude de questions, et je mets parfois un jour ou deux avant de sortir l’appareil, presque uniquement pour appréhender le tout, avoue-t-il. Concernant les thèmes et les sujets que j’explore, ils m’ont récemment amené à questionner l’humain sous un angle socio-anthropologique. On pourrait y voir une tendance sous-jacente qui s’oriente spécifiquement vers les hommes, ceux qui donnent sens à la définition même de mon genre et ceux-là mêmes qui ont façonné une grande partie des dynamiques sociales du monde dans lequel je vis. »





Des kilomètres et des kilomètres
Dans Trucking – Looking at the World From the Cab, Pietro Lazzaris est allé, lors de l’été 2024, à la rencontre de ces corps parcourant des kilomètres et des kilomètres, les mains bien accrochées au volant, et les corps endoloris par la longue assise. Une profession évincée des récits médiatiques, mais représentant l’une des plus courantes aux États-Unis. En 2025, on en recensait près de 3,5 millions (selon Les Échos), mais avec de moins en moins de personnes volontaires, en raison des contraintes et de la précarité grandissante du métier. Une profession majoritairement masculine, au train de vie en dehors des clous, à laquelle peu, voire quasi aucun·e visiteur·se n’a accès.
Pour s’y insérer, Pietro Lazzaris est allé toquer aux portes (et cabines), mais s’en est surtout beaucoup pris. Il a passé des appels, envoyé des mails, mais ça n’a, au départ, pas fonctionné, car personne ne comprenait réellement son projet. Jusqu’au jour où, après un salon annuel de camions dans une petite ville du nord de l’État de New York, il rentre bredouille dans la cabine d’un chauffeur surnommé Stray Cat, pour qui la passion de la route a été transmise de génération en génération. Les deux deviennent rapidement complices et parcourent ensemble plusieurs États. « J’ai passé une semaine avec lui. On n’arrêtait pas de faire des allers-retours : jusqu’en Pennsylvanie, puis en Virginie-Occidentale, retour au Massachusetts, et enfin de nouveau à New York. À la fin de la semaine, il avait raconté son histoire aux autres routiers à la foire, et ils ont commencé à me rappeler », avoue-t-il dans le magazine AnOther. Cette rencontre ouvre la voie aux autres, et les camionneurs se prêtent eux aussi au jeu, lui accordant de leur temps et se confiant sur leur trajectoire de vie, leur quotidien, leurs affiliations. « Nous avons entamé des conversations où nous avons trouvé des points d’accord et des désaccords, et nous avons pris le temps de questionner nos deux cultures. Sans surprise, ce stéréotype a rapidement volé en éclats face à la douceur et à l’émotion des personnes que j’ai rencontrées et avec lesquelles j’ai tissé des liens. À ce jour, je n’ai pas encore trouvé la morale de cette expérience, mais je la chéris comme l’un des moments les plus précieux passés avec ces inconnus étonnamment familiers. »
Couchers de soleil et marcels bien serrés, cabines exiguës et chiens, compagnons de route allongés, voitures en feu et stères de bois portés à bout de bras… Avec délicatesse, Pietro Lazzaris représente une réalité marquée par de longues lignes droites, mais où les existences y sont plus complexes qu’elles n’y paraissent et où les stéréotypes de genre et de sexualité inhérents au métier ne seraient plus nécessairement d’actualité. L’exemple de Stray Cat, qui lui avoue, au bout de quelques jours passés ensemble, son homosexualité et le soutien de ses compères camionneurs. Lieu de contradictions, l’univers des chauffeurs routiers que le photographe a documenté avance coûte que coûte en solitaire mais reste bien solidaire sur des paysages grands ouverts.





