Corps en communion : « Infra » ou l’ancrage des sens

05 juillet 2019   •  
Écrit par Anaïs Viand
Corps en communion : « Infra » ou l'ancrage des sens

Danseurs isolés ou communion collective ? Rebecca Topakian rassemble dans Infra – un ouvrage publié aux éditions Classe Moyenne – des moments d’abandon sublimes. Une réflexion sur la place de l’individu dans la communauté. Un projet à découvrir à Temple Arles, les 5 et 6 juillet.

C’est à Arles que nous avons rencontré Rebecca Topakian, une photographe française de 30 ans. Quatre ans plus tôt, en 2015, elle recevait son diplôme de l’Ecole Nationale Supérieure de la Photographie d’Arles. C’est aussi durant les Rencontres de 2015, à Cosmos qu’elle a rencontré Romain Pruvost et Marie Lamassa, les fondateurs de la jeune maison d’édition Classe Moyenne qui a publié son premier ouvrage Infra. Un bel objet, qui l’année dernière était retenu au prix du Livre d’auteur. Voici donc une découverte 100% arlésienne. « Je développe une approche photographique plurielle », annonce Rebecca Topakian. Le 8e art ? Il est un outil indispensable pour sortir de sa zone de confort, pour dépasser ses peurs.

« Je n’aime ni la foule ni la techno », confie-t-elle. Pourtant, durant un an, elle a documenté des soirées parisiennes. « Cela me rassurait d’être dans l’action plutôt que d’attendre les bras croisés ». Rapidement, ces lieux sont devenus des endroit idéals pour « capturer les corps et la perte de soi ». De nature anxieuse, l’artiste a façonné son capteur afin de rendre sa présence invisible. « J’ai transformé mon appareil photo numérique pour qu’il soit sensible à l’infrarouge, j’ai développé un éclairage infrarouge. Cela fonctionne comme un flash, mais le procédé est invisible à l’œil humain. Avant la modification, les danseurs étaient conscients de leur image, ils posaient pour moi, ils pensaient que j’étais la photographe de soirée, et cela ne me plaisait pas ». Car Rebecca Topakian souhaitait photographier le monde de la nuit tel qu’elle le voyait, sans artifice.

Reconstruction des corps

Une posture, un geste et des corps qui se mêlent et s’entremêlent. « Je voulais créer de nouveaux corps », précise la photographe. Une volonté déclinée jusque dans la mise en page de l’ouvrage, puisqu’en manipulant Infra, le lecteur expérimente lui aussi. L’objet-livre se compose de quelques posters noirs interchangeables sur lesquels sont imprimés des photos argentées. Le tout relié par un élastique noir et emballé dans une enveloppe métallisée rouge. Une reconstruction des corps sobre et élégante. Mais Rebecca Topakian ne sublime pas seulement les corps qui s’abandonnent.

Passionnée par la philosophie, elle mène ici une réelle réflexion sur l’individu, la communauté et la notion de la communion. Un sujet abordé par Maurice Blanchot et Georges Bataille, ses écrivains mentors. À travers ses images mystiques et universelles, elle témoigne de la difficile communication entre les hommes. Des hommes, ici, désincarnés, désindividualisés, et bien silencieux. Comment donc échanger dans ce monde d’apparences et d’artifices ? La parole aurait-elle perdu de son sacré ? Doit-on persister à penser, comme Bataille, que la communication est la « négation de l’isolement » ? Dans notre société qui avance plus qu’elle ne progresse, la photographe propose un arrêt sur image sensuel et poétique et ancre le langage corporel.

Infra, éditions Classe moyenne, 20 € , 600 exemplaires.

© Rebecca Topakian © Rebecca Topakian © Rebecca Topakian © Rebecca Topakian

Explorez
Quand la photographie rencontre la grandeur de Fontevraud
Saul Leiter, Taxi, 1957 Collection Florence et Damien Bachelot © The Saul Leiter Foundation
Quand la photographie rencontre la grandeur de Fontevraud
Dans l’écrin spectaculaire de l’abbaye royale de Fontevraud, la photographie se mesure à la peinture, s’en inspire, la détourne et finit...
À l'instant   •  
Écrit par Cassandre Thomas
Vincent Gouriou remporte le prix Roger Pic 2026
© Vincent Gouriou
Vincent Gouriou remporte le prix Roger Pic 2026
Les membres du jury de la 34e édition du prix Roger Pic ont récompensé Vincent Gouriou pour Les ombres claires. À travers cette...
28 août 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Nicola Lo Calzo (r)écrit la mémoire d’une Sardaigne révoltée
© Nicola Lo Calzo
Nicola Lo Calzo (r)écrit la mémoire d’une Sardaigne révoltée
Le photographe italien, connu pour ses projets au long cours au croisement de la photographie, de la recherche historique et de la pensée...
19 août 2026   •  
Écrit par Jordane de Faÿ
Enzo Castellucci remporte le prix Révélation SAIF x La Kabine 2026
© Enzo Castellucci
Enzo Castellucci remporte le prix Révélation SAIF x La Kabine 2026
Avec Come spirto in un'ampolla, Enzo Castellucci signe une série où l'isolement devient matière photographique. Récompensé par le prix...
06 août 2026   •  
Écrit par Cassandre Thomas
Nos derniers articles
Voir tous les articles
500 portes, neuf douches : l’étrange expérience de Suwa Shin
기다리는 여자 (Waitng Woman), Be Nu (累) © Suwa Shin
500 portes, neuf douches : l’étrange expérience de Suwa Shin
Pendant six mois, la photographe coréenne Suwa Shin a frappé à 500 portes de son immeuble pour poser une question pour le moins...
À l'instant   •  
Écrit par Marie Baranger
Quand la photographie rencontre la grandeur de Fontevraud
Saul Leiter, Taxi, 1957 Collection Florence et Damien Bachelot © The Saul Leiter Foundation
Quand la photographie rencontre la grandeur de Fontevraud
Dans l’écrin spectaculaire de l’abbaye royale de Fontevraud, la photographie se mesure à la peinture, s’en inspire, la détourne et finit...
À l'instant   •  
Écrit par Cassandre Thomas
On Prom's Eve : Lucas Troadec raconte l'adolescence et son obsolescence
© Lucas Troadec
On Prom’s Eve : Lucas Troadec raconte l’adolescence et son obsolescence
Réalisée à Abu Dhabi, On Prom's Eve nous parle du passage à l'âge adulte dans un contexte géopolitique compliqué. Une série à retrouver...
17 septembre 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Quels mondes allons-nous habiter ? Fisheye #78 scrute le paysage
© Caroline Ruffault
Quels mondes allons-nous habiter ? Fisheye #78 scrute le paysage
Disponible à compter de ce vendredi 11 septembre, Fisheye #78 s’articule autour du paysage. Portfolios et dossier s’intéressent aux...
11 septembre 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet