Dans les couloirs de l’immortalité

03 mai 2018   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Dans les couloirs de l’immortalité

Aux États-Unis, toute une industrie et une communauté se sont créées autour d’un rêve fou : congeler des cadavres dans l’espoir qu’un jour les progrès de la médecine permettent de les ressusciter. Dans The Prospect of Immortality, le photographe anglais Murray Ballard mène son enquête (ou quête ?) métaphysique. Cet article, rédigé par Dorian Chotard, est à retrouver dans notre dernier numéro.

Alors que vous lisez ces lignes, sachez qu’environ deux cent cinquante corps sont actuellement cryogénisés dans l’attente d’être, un jour, ressuscités. Pour leurs proches, ces personnes ne sont pas « mortes ». Elles ont simplement « achevé leur premier cycle de vie ». Juste après leur dernier souffle, ces dépouilles ont été « vitrifiées », un processus qui consiste à drainer tous les fluides corporels pour les remplacer par un liquide « cryoprotecteur ». Une technique qui n’a plus aucun secret pour le photographe anglais Murray Ballard : « En gros, c’est comme l’antigel que vous mettez dans une voiture, mais pour un être humain. Il protège vos cellules et votre enveloppe charnelle du froid », explique- t-il cliniquement. Après la vitrification, les corps sont refroidis à – 196 °C, soit la température du nitrogène liquide dans lequel ils sont conservés pour une durée… indéterminée. Même s’il serait tentant de se représenter un univers d’anticipation peuplé de savants fous illuminés, la cryonie (ou cryogénisation) cache en réalité une industrie internationale vieille de cinquante ans – en 1967, James Bedford, un universitaire américain, devient le premier homme cryopréservé de l’histoire. Une industrie controversée qui traite des « patients » et emprunte son jargon à la médecine et à la science plutôt qu’à la science- fiction.

© Murray Ballard

La cryonie illégale en France

Pour Murray Ballard, tout commence en 2006, par la découverte dans The Guardian d’une histoire rocambolesque. Celle de Raymond Martinot, un docteur français qui, dans les années 1970, installe un caisson réfrigéré dans son château près de Saumur. Il y conserve sa femme, décédée d’un cancer en 1984, puis laisse des instructions à son fils Rémy pour le jour de sa propre mort, qui intervient en 2002. Épilogue en 2006: après quatre ans de combat judiciaire, la justice oblige Rémy Martinot à incinérer ses parents. En France, contrairement à certains États américains, la cryogénisation est illégale: un cadavre ne peut qu’être enterré, incinéré ou donné à la science. Bien avant cette décision par les juges, une banale panne de congélateur avait de toute façon ôté tout espoir de conserver les corps du couple Martinot. « En lisant cette histoire, j’ai commencé à faire des recherches et j’ai découvert l’existence d’une communauté de cryonistes à seulement vingt minutes de chez moi », se souvient Murray Ballard. Il en tire les premières photos d’un projet qui va le faire voyager durant dix ans. Son enquête le mène en Arizona, berceau de l’Alcor Life Extension Foundation, la Mecque high-tech des cryonistes – où l’adhésion au programme de cryogénisation coûte 200 000 dollars contre 28 000 au Cryonics Institute du Michigan. Il se retrouve aussi en pleine banlieue moscovite où siège KrioRus, une entreprise aux moyens plus rudimentaires. Il passe par l’Angleterre puis revient dans le Colorado, où des cryonistes amateurs bricolent des installations de fortune dans leur jardin.

Quand Murray Ballard démarre son projet, il était sceptique, persuadé que la cryogénisation ne mènerait jamais nulle part. « Mais au fil des ans et des rencontres, je me suis mis à douter. Les techniques médicales évoluent si vite, notamment les nanotechnologies », raconte-t-il. Sa démarche respectueuse de photographe lui permet d’être accepté par une communauté habituellement méfiante vis-à-vis des médias. Son positionnement agnostique le pousse à adopter un regard neutre : « Je veux que mes photos soient les plus objectives possible, que chacun soit libre de les interpréter. J’ai travaillé avec une chambre grand format en essayant de garder nets un maximum de détails. C’est au spectateur de raconter l’histoire. » Autre choix, celui de ne montrer frontalement aucun cadavre : « Si vous voulez en voir, allez les chercher sur Google. »

Au-delà du questionnement philosophique et scientifique, Murray Ballard va surtout être marqué par ses rencontres. Il croise des fanatiques, des idéalistes, des personnes en fin de vie, leur famille… Autant d’histoires, intimes et universelles, auteur du deuil, de l’espoir, de notre rapport à la mort. Il assiste à l’enregistrement d’un testament vidéo d’un futur patient, pratique courante, qui permet de s’assurer que la volonté d’être cryogénisé soit respectée par la famille. Sur l’une de ses images, une galerie de portraits de patients cryopréservés, on aperçoit la photo d’un chien. « Beaucoup de gens font aussi cryogéniser leur animal de compagnie », confirme-t-il.

© Murray Ballard

 

© Murray Ballard
Patient storage demonstration, Alcor Life Extension Foundation, Scottsdale, Arizona. August 2009. From The Prospect of Immortality by Murray Ballard, published by GOST, April 2016.
© Murray Ballard
Danila Medvedev, KrioRus founder, outside the KrioRus office, Moscow. February 2010. From The Prospect of Immortality by Murray Ballard, published by GOST, April 2016.

© Murray Ballard© Murray Ballard

© Murray Ballard
Frank, prospective patient, standby team training, Peacehaven, East Sussex. May 2007. From The Prospect of Immortality by Murray Ballard, published by GOST, April 2016.
© Murray Ballard
Robert C. W. Ettinger, ‘the father of cryonics’, at his home in Clinton Township, Michigan. April 2010. From The Prospect of Immortality by Murray Ballard, published by GOST, April 2016.

© Murray Ballard© Murray Ballard

© Murray Ballard
Aido’s toy and membership bracelet, Alcor Life Extension Foundation, Scottsdale, Arizona. April 2007. From The Prospect of Immortality by Murray Ballard, published by GOST, April 2016.
© Murray Ballard
Aud, Oslo, Norway. April 2015. From The Prospect of Immortality by Murray Ballard, published by GOST, April 2016.

© Murray Ballard© Murray Ballard

© Murray Ballard

Cet article est à retrouver dans Fisheye #29, en kiosque et disponible ici.

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