Dirigível : la beauté trompeuse des archives militaires

27 juin 2026   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Dirigível : la beauté trompeuse des archives militaires
© Breno Rotatori
un homme sur un dirigeable
© Breno Rotatori

Dans Dirigível, Breno Rotatori s’empare d’images trouvées dans ses archives familiales issues de projets militaires. En les retravaillant, il questionne le lien entre une beauté poétique et l’horreur de ce que celle-ci représente réellement. 

C’est dans la maison des grands-parents du Brésilien Breno Rotatori que naît la série Dirigível. Laissé vacant par l’un de ses oncles quelques années après leur mort, l’espace n’est plus habité que par des documents et images d’archives que l’auteur s’empresse de collecter. En s’y plongeant, il repère un album rempli de photos de dirigeables. « Elles étaient connectées à un projet de recherches. Mon grand-père, né en Russie, avait étudié la physique et rejoint l’armée pour participer à un programme destiné à transporter ces dirigeables depuis l’Angleterre », se souvient-il. D’emblée, l’artiste ressent une forte tension : si les images qu’il découvre ne sont pas dénuées de beauté, elles portent le poids de lourds événements historiques. Et si elles ne capturent aucun champ de bataille, elles sont bel et bien connectées à une logique de guerre. 

Une archive séduisante, mais marquée par la violence

Comment, donc, s’approprier ces archives pour en révéler toute l’ambiguïté ? Pour Breno Rotatori, l’intérêt est dans les détails. Tandis qu’il contemple le fonds, ce sont sur des éléments périphériques, parfois étranges, toujours discrets que son œil s’arrête. Alors, il isole, regarde, découpe et transforme les clichés pour donner à voir une autre manière de regarder l’archive. Dans ses monochromes aux nuances de gris, les hommes sont masqués ou tournés, minuscules face aux imposants dirigeables. Ces derniers, d’ailleurs, planent, se courbent, dominent – évoquant par moments les trajectoires d’oiseaux en quête de proies. 

Au cœur de cette nouvelle narration, il y a le malaise vécu par le photographe : ces allers-retours incessants entre l’esthétique et l’horreur. « Il y a quelque chose d’inquiétant dans cette beauté lorsqu’on considère sa fonction première, affirme-t-il. Et ces clichés existent quelque part entre l’attirance et l’inconfort. Elles sont à la fois séduisantes et marquées par la violence. » Une contradiction qui lui permet d’aborder son sujet hors de toute limite temporelle : « Ce que je souhaite, c’est explorer l’imaginaire de la guerre et sa présence récurrente dans l’histoire humaine. Ce projet ne traite pas d’un événement ou d’un pays en particulier, mais bien d’un long historique de conflits humains et de leurs conséquences », confie-t-il.

entrepôt survolé par un dirigeable
© Breno Rotatori
dirigeable dans le ciel
© Breno Rotatori
un soldat
© Breno Rotatori

Pointer du doigt une discordance

Et, en le relatant, Breno Rotatori s’attarde sur un second illogisme : le rôle du progrès technologique dans la propagation des conflits. « Ces avancées sont censées améliorer notre niveau de vie, et pourtant, nos plus remarquables inventions sont développées et utilisées pour la guerre et la destruction, pour réduire à néant des nations et les terres qu’elles habitent. Le dirigeable illustre ici ce paradoxe : il représente la réussite scientifique, l’innovation – liées à l’ambition militaire et la volonté de faire du mal », explique le photographe. 

Refusant de s’inscrire dans un passé lointain, Dirigível se fait alors métaphore d’un mécanisme dysfonctionnel.  Il s’impose comme un artéfact inattendu, sorti d’archives oubliées pour pointer du doigt une discordance. « Après 1917, mes arrière-grands-parents ont quitté la Russie et traversé plusieurs pays pour atteindre le Paraguay, où ma grand-mère est née. Iels ont ensuite voyagé en Argentine, puis en Uruguay avant de s’installer au Brésil. Je ne peux m’empêcher de penser que cette archive a franchi des continents, survécu à des migrations et accompagné une famille dans de profondes transformations historiques – autant d’éléments qui viennent complexifier son récit », ajoute Breno Rotatori. 

un dirigeable
© Breno Rotatori
un soldat de dos
© Breno Rotatori
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