Dossier Fisheye #47 : « Je cherche les photographes qui se posent des questions »

10 août 2021   •  
Écrit par Eric Karsenty
Dossier Fisheye #47 : « Je cherche les photographes qui se posent des questions »

Dans le Fisheye n°47, nous sommes allés à la rencontre de plus d’une vingtaine d’acteurs du monde de la photo, pour enquêter sur l’intérêt de suivre un cursus scolaire spécialisé. Un dossier nuancé confrontant les points de vue d’anciens étudiants, professeurs et spécialistes. Pour approfondir, découvrez ici l’entretien complet de Fred Boucher, directeur des festivals Photaumnales et Usimages. Propos recueillis par Éric Karsenty.

La plupart des photographes qui viennent me présenter leur travail ont suivi une formation artistique, sauf certains qui on fait des études en sciences sociales, en histoire de l’art, ou des cursus artistiques – pas forcément des écoles photo. Il y a beaucoup plus de filles qu’au début du festival, en 2003 : la féminisation est manifeste. Les candidats sont diplômés et cultivés, mais parfois les travaux sont faibles… Il y a des dossiers très pros, normés, formatés, avec une standardisation dans la forme, et beaucoup de sujets similaires. Parfois on a le sentiment de voir des copiés/collés de sujets déjà vus, il y a des effets de mode. Comme on reçoit beaucoup de PDF, tout est mis au même niveau, on perd la matérialité des tirages. Dans les lectures de portfolio, tout le monde est derrière son écran, ça standardise les choses. Les artistes qui ont fait des formations photo sont très pros dans la manière de présenter leurs travaux.

Ce que je conseillerai à quelqu’un qui veut s’engager en photographie, c’est de faire Science Po dans un premier temps, afin d’acquérir une culture générale, une réflexion sur la place de l’artiste dans la société. C’est quoi être photographe ? Réfléchir à son positionnement, à quoi ça sert de faire des images si c’est pour les vendre en galerie ou se regarder le nombril ? C’est quoi l’engagement ? Aujourd’hui quand je regarde des dossiers, je cherche les photographes qui se posent des questions et qui essaient de faire avancer les choses, même si c’est infime. Il n’y a pas que l’aspect photographique des choses.

© Anaïs Docteur© Anaïs Docteur

© Anaïs Docteur

 

Ténacité et obstination

Il y a de très bons profs dans les écoles photo et les écoles d’art, mais pour moi la bonne stratégie c’est d’être polyvalent et multicarte afin de pouvoir travailler dans plusieurs domaines. Certains ont un peu la grosse tête quand ils viennent te voir pour te proposer une expo… et tu les vois quelques années plus tard postuler à des interventions dans les écoles, parce que ça ouvre de nouveaux horizons, ça ouvre à d’autres pratiques… Et puis il y a les très bons, il y en a très peu. Il faut de la ténacité, de l’obstination, c’est un travail dans la durée. Aujourd’hui, on peut faire monter de jeunes artistes très vite, ça fait le buzz, mais ça n’aide pas à se projeter sur le long terme, tout devient très immédiat. Ça laisse entendre que ce n’est pas compliqué de faire des images… Les écoles photo permettent de poser ces questions, de pourquoi faire de la photo, et quels sont les engagements. À l’ENSP d’Arles, ils sont hors sol ! En France, les écoles photo sont un peu déconnectées, en tous cas j’ai l’impression qu’elles ne cherchent pas forcément la relation avec les structures de diffusion de la photographie en France, comme le réseau Diagonal par exemple, qui représente 23 structures photo en France. Ils ne savent pas qu’il y a des opportunités quand on a par exemple besoin d’un régisseur. C’est des boulots intéressants, il peut y avoir des opportunités. Les écoles photo ne sont pas assez ouvertes sur la diversité des métiers de la photographie et se focalisent trop sur les aspirations des étudiants à devenir artistes.

 

On a accueilli des étudiants du Septantecinq, à Bruxelles, ils sont autonomes, dans la dynamique associative, avec des projets collectifs. Ils se bougent, ils font des projets intégrés à la société, et par rapport à un public qu’ils vont chercher. Ils ne sont pas seulement dans une optique de ventes des photographies en galerie. Ils sont ouverts sur le monde, pas que sur le monde de l’art. Les écoles permettent de gagner du temps grâce aux acquisitions techniques, aux rencontres avec des profs, des artistes, d’autres étudiants…, avec le danger du formatage. On avance souvent l’intérêt du réseau que les étudiants se font grâce aux personnes croisées dans leur formation et aux anciens élèves devenus des décideurs… Mais le réseau, on peut aussi le faire au travers de stages, c’est une question de personnalité. Il est important de faire des stages, de l’assistanat, du terrain… les rencontres sont importantes. Quand on lance des appels à résidence pour des photographes, on les envoie aux écoles et, bien souvent, les plus importantes d’entre elles ne répondent pas… c’est étrange. On a reçu d’anciens élèves de l’ETPA, à Toulouse, qui sont intéressants, pas trop enfermés sur leur ego, ils ont envie de se lancer dans des aventures. Dans une des missions de Diaphane, qui est d’aider les jeunes émergents, je vais plus vers ce genre de profils qui correspondent à ce que je recherche : des photographes qui s’impliquent et viennent aussi partager un projet commun.

© Romain Cavallin© Romain Cavallin

© Romain Cavallin

© Anaïs Docteur

© Anaïs Docteur

© Image d’ouverture – Anaïs Docteur

 

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