Élie Monférier transforme notre fragilité en force

11 août 2021   •  
Écrit par Joachim Delestrade
Élie Monférier transforme notre fragilité en force

Élie Monférier présente jusqu’au 30 août aux Promenades photographiques de Vendôme l’exposition Fable, une série devenue livre en 2021. Le photographe français y développe une vision faite de tensions et d’interrogations. Entretien avec un artiste qui utilise le médium artistique pour illustrer la fragilité humaine.

Fisheye : Peux-tu te présenter ? 

Élie Monferier : Je suis un photographe français né en 1988 et je vis à Bordeaux. Mon travail explore les liens complexes que nous entretenons avec le vivant, entre effroi et fascination. J’attache une importance particulière à la question de l’édition et du format livre, essentiellement au travers d’auto-publications. Après la publication de plusieurs zines, mon premier livre auto-édité en 2019 et relié à la main, Sang Noir – autour de la chasse dans la région des Landes – est élu « Meilleur livre auto-édité » à PHotoESPAÑA 2020. En 2021, mon deuxième livre, Fable, est publié chez l’éditeur italien Origini Edizioni. En 2021 également, la série Sang Noir est exposée au festival parisien « Circulation(s) », et la série Fable présentée au « Promenades photographiques » de Vendôme.

Je pratique une photographie à la jonction entre documentaire et lyrisme. J’aspire à un acte photographique total, immersif et radical, fondé sur le doute, l’instabilité et l’intensité, où puissent s’exprimer l’immédiateté de la sensation, le mystère de la vie dans toute sa dramaturgie.

Quelles sont tes références ? 

Autodidacte, j’ai passé des heures à L’Ascenseur Végétal, une librairie photo tenue par Claude Lemaire. On y trouve une collection impressionnante de livres d’éditeurs indépendants, de photographes auto-publiés, des titres plus « grand public »; des éditions limitées, des livres rares et épuisés, quelques livres de collection. Je passais toutes mes journées là-bas, à étudier chaque livre, à m’immerger dans les choix formels qui servent l’intention du photographe. J’y ai découvert la photographie qui tremble, Ackerman, l’école japonaise des années 60-70, ainsi que la photographie nordique, granuleuse et vertigineuse. Il y a également Antoine d’Agata que j’ai rencontré lors d’un workshop. Ça a été un moment décisif. Le point commun entre tous ces artistes ? Ils ont posé un acte photographique où advient l’irruption d’une présence.

Quels sont tes sujets de prédilection ? 

Je souhaite rendre palpable ce qui est au-delà du langage, susciter une expérience poétique et immersive où l’on ressent les éléments les plus simples et les plus fondamentaux de la vie. Tout cela tourne autour de l’idée de fragilité de nos existences. C’est cela qui m’intéresse, la tension entre la vulnérabilité et l’énergie vitale, et toutes les déclinaisons émotionnelles entre ces deux extrêmes : nos doutes, nos aspirations, nos peurs, nos révoltes et nos illusions.

© Élie Monférier

Tu as étudié la littérature française. Dans quelle mesure cette discipline influence-t-elle ton travail ? 

L’influence est majeure. Comme dit Antoine d’Agata, il nous faut nous hisser à la hauteur de la littérature.

Parlons de ta série devenue livre, Fable…

Fable est une idée de l’éditeur italien Origini Edizioni. C’est une maison d’édition en Italie qui publie des livres d’artistes mêlant photographie et poésie, faits à la main dans des tirages très limités. Pour chacun de leurs livres, ils créent des objets uniques.

J’ai eu la chance de les rencontrer en 2019 à Arles. Mathilde Vittoria Laricia et Valentino Barrachini m’ont proposé de mélanger différentes séries en les articulant autour de deux extraits du livre d’Agota Christophe, Le grand cahier, de manière à créer une cohérence narrative et un récit singulier.

Fable est construit en deux parties et peut être lu comme une méditation photographique sur la dualité de l’être humain.

© Élie Monférier© Élie Monférier

Pourquoi avoir choisi le terme fable

Il y a dans la fable un caractère édifiant qui ne se retrouve pas dans ce récit. Il s’agit plutôt d’une fable amorale, c’est-à-dire en dehors de la morale, qui questionne l’extrême fragilité de nos existences et des conduites que nous adoptons pour vivre ensemble. La conscience de cette vulnérabilité nous permet d’être plus justes, plus attentifs, plus sincères dans la rencontre avec l’autre.

On ressent beaucoup de tension dans tes images, pourquoi ?

Je dirais même que je recherche quelque chose de plus poussé, une intensité émotionnelle, intellectuelle ou même physique… La photographie permet sans doute de regarder ce que l’on ne peut pas voir, de voir ce que nous repoussons.

© Élie Monférier

Que repoussons-nous, d’après toi ?

La seule chose tangible et réelle est notre conscience de la mort. Et peut-être que l’art naît avec cette conscience. Face à l’absurde, il faut bien faire quelque chose. La recherche de l’intensité permet de l’affronter et de vivre avec.

Qu’est-ce qu’une bonne image, pour toi ?

C’est une image dans laquelle est présent le photographe. C’est-à-dire qu’il prend un risque. Les photographes dont le travail me bouleverse ont en commun de se mettre en danger. Ce qu’ils nous offrent est un moment crucial, une rencontre humaine.

© Élie Monférier

Dirais-tu que tes images sont engagées ? 

Tout acte est politique. Pour autant je me méfie de l’engagement militant. L’oeuvre d’art n’est pas là pour prendre parti mais pour prendre position. Elle pose des questions mais ne donne pas de réponse. C’est cela qui lui permet de traverser les siècles. L’art est à l’opposé du dogme.

J’essaie constamment de me mettre à la place de l’autre et de relativiser mes positions : qu’est-ce qui m’a amené à penser telle chose ? Pourquoi tel événement a une influence sur moi ? La certitude est dangereuse dès lors qu’elle nous empêche de relativiser nos positions et de comprendre autrui. Dans une pensée dogmatique, l’autre n’existe pas. Je crois que c’est cela qui me fait le plus peur.

Fables, Origini Edizioni, 63 pages, 89€.

Fable est à découvrir aux promenades photographiques de Vendôme jusqu’au 30 août.

© Élie Monférier

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© Élie Monférier

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© Élie Monférier

 

Image d’ouverture © Élie Monférier

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