
Jusqu’au 15 octobre 2026, le Mémorial de la Shoah accueille Simone Veil – Mes sœurs et moi. Une exposition profondément touchante, conçue par le réalisateur et scénariste David Teboul, reposant sur un vaste ensemble d’archives visuelles et manuscrites autour des familles Jacob et Vernay. L’histoire d’une famille, mais aussi celle d’un peuple.
Les cigales chantent. Ce bruit sourd qui sent bon les pins parasols et les vacances. L’immersion est instantanée. Nous sommes à Nice, dans l’enfance heureuse de la famille Jacob : Yvonne et André, et leurs quatre enfants : Madeleine dite Milou, Denise, Simone et Jean. Sur les cimaises, la plume du commissaire d’exposition, David Teboul, explique la genèse du projet. Tout naît d’une rencontre avec Simone Veil en 2003. Des échanges s’engagent et un travail de « remémoration » s’opère. S’ensuivent des entretiens, des enregistrements sonores, des captations vidéo et la collecte d’archives personnelles, parmi lesquelles des correspondances et des photographies. Il crée ainsi un corpus mémoriel qui déploie tout un pan intime de l’histoire des Jacob. « Un archivage des fragments, de cette matière fragile du souvenir. Un rapport intime, presque émotionnel, aux lieux et à l’expérience de la Shoah », explique-t-il à propos de l’exposition.


Il y a aura eu l’enfance
Les années défilent à mesure que l’on traverse les pièces. Les lettres tapissent les murs et racontent les vacances au soleil, vers La Ciotat, les cartes postales envoyées à « Mémé », les portraits de la mère, les échanges familiers : « On sortait avec Papa et Maman le dimanche. » Des images affleurent au sol, des terrains fleuris. Le calme plat avant le drame qui terrasse tout. Un contraste s’opère avec le noir et blanc des archives photographiques. C’est doux, profondément doux, malgré ce que l’on sait. L’ensemble est foisonnant, parfois presque vertigineux tant la matière est abondante. On comprend que David Teboul y a mis beaucoup de lui-même.
Arrivent la séparation des sœurs et Drancy. La scénographie nous fait passer d’une lumière tendre à l’obscurité. Ce que l’exposition retient, c’est cette fracture intime, cette impossibilité de dire, mais qui marque de façon abyssale. Il y a surtout « l’impossibilité de dialoguer sur leur déportation, non pas la déportation, mais leur déportation », confie David Teboul. Et puis, les voix des actrices – Marina Foïs, Isabelle Huppert et Dominique Reymond, qui représentent respectivement les Jacob – lisant les textes des sœurs, ouvrent enfin un dialogue longtemps empêché. Elles se répondent, créant un espace enveloppant. Une installation autour de la mer et de l’horizon fait écho à un texte de Simone Veil d’une grande beauté : « […] il y a aussi l’infini, l’infini de la mer vers laquelle on nagerait sans cesse, si l’on ne craignait d’être las ». Des dates de vie et de mort, celles de Milou, sont projetées sur cette mer : « 18 mars 1923 – 14 août 1952 ».
Puis vient la dernière partie de l’exposition, plongée dans le noir. Le témoignage de Milou sur l’enfer bien réel des camps est interprété par Isabelle Huppert. Son timbre et son débit sont mécaniques, froids, à l’image de ce qui est raconté. À l’écran, Dominique Reymond ferme ses yeux. Le souffle se bloque, l’espace se resserre. Et pourtant, en contrebas, en sortant de l’espace de monstration vers la crypte, une section d’une grande tendresse – peut-être la plus bouleversante – ouvre une porte vers l’espoir. Les images, jamais montrées, de Jean, le jeune frère disparu avec son père lors de leur déportation. Réalisées au Rolleiflex, elles racontent des vacances au ski. Une lumière fragile persiste dans les arbres enneigés. C’est celle du souvenir d’instants inoffensifs, celle qui nous dit : « Il y aura eu l’enfance. »








