Rafaelle Lorgeril : dans le brouillard du réel

09 mars 2026   •  
Écrit par Cassandre Thomas
Rafaelle Lorgeril : dans le brouillard du réel
© Rafaelle Lorgeril
© Rafaelle Lorgeril

Entre flous et lumières presque picturales, la photographe et directrice artistique Rafaelle Lorgeril construit un univers d’images brumeuses qui laisse place à la rêverie. Nourrie par la peinture et la littérature, sa pratique explore la mémoire, l’intemporalité et les états émotionnels qui altèrent notre perception du monde.

À travers ses images songeuses, Rafaelle Lorgeril compose un univers où le réel semble toujours légèrement décalé. Les silhouettes apparaissent dans un voile de brume, les paysages semblent traversés par une mémoire invisible, comme si chaque photographie portait en elle un fragment de souvenir. Il y a, dans son travail, quelque chose qui ressemble au moment précis où l’on sort d’un rêve. Cette fraction de seconde où nous nous retrouvons déboussolé·es, où le monde réel n’a pas encore repris véritablement ses droits. « J’ai un univers sensible, silencieux, nappé de flou. Pas seulement comme effet esthétique, mais comme langage du souvenir, du trouble, de la perte, de ce qui se dissout », explique-t-elle. À 28 ans, Rafaelle Lorgeril cultive cet entre-deux avec une précision troublante – une esthétique d’inspiration qui doit autant à Caravage qu’à Hopper, au clair-obscur qu’aux textures des préraphaélites. En regardant le monde à travers ses propres filtres émotionnels, elle permet de rendre visible ce qui échappe à l’œil nu. 

Sa passion débute dès le plus jeune âge, dans le jardin familial. « J’ai commencé le médium quand j’avais une dizaine d’années en piquant le petit compact de ma mère pour aller photographier ses fleurs », se souvient l’artiste. Elle construit désormais une pratique à la croisée des disciplines. Si la photographie reste au cœur de son travail, Rafaelle Lorgeril explore également l’image en mouvement. La vidéo ouvre son univers à d’autres formes de narration, souvent liées à l’écriture. « Comme j’aime beaucoup écrire, la vidéo me permet de mettre en avant image en mouvement et texte. » Cette approche se retrouve aussi dans ses collaborations avec la scène musicale, pour lesquelles elle imagine visuels, covers et clips. « Je ne vois pas mon travail tel des pièces détachées, des successions de projets, mais comme quelque chose de global », ajoute-t-elle.

© Rafaelle Lorgeril
© Rafaelle Lorgeril
© Rafaelle Lorgeril

Un langage silencieux

Dans cette approche mystique de l’image, le médium devient un outil de transformation du réel. « La création m’a permis de me plonger dans un monde qui me fait du bien. Transformer le réel en rêve, mettre en image des émotions traversées, des concepts invisibles. Ça m’a soignée », confie Rafaelle Lorgeril, qui a développé des phases de déréalisation à la suite d’un psychotraumatisme complexe. Et bien que le portrait occupe une place centrale dans son travail, c’est par l’autoportrait que l’artiste va trouver un sens cathartique à sa pratique. « Ils m’ont permis d’avoir une lecture plus claire de ce que je pouvais ressentir. Parfois, instinctivement, les images parlent à ma place », précise-t-elle. 

Cette dimension introspective traverse notamment sa série Aucun Signal. Pendant plusieurs années, à travers les saisons, Rafaelle Lorgeril se met en scène au pied du même arbre. À la manière de Monet et ses meules de foin, elle cherche ainsi à varier les atmosphères autour d’un sujet et d’un cadre identique. Mais le récit finira par prendre une tournure inattendue : « Un jour, mon arbre a été coupé par un agriculteur. Cela a marqué la fin de la série d’une manière triste, brutale, mais pleine de sens. » Venu interrompre une œuvre pensée dans la durée, cet accident du réel dit peut-être mieux que n’importe quel effet visuel ce qui compose l’univers de l’artiste. Dans cet ensemble d’images aux contours flous, chaque photographie semble appartenir à un paysage intérieur plus vaste. Un territoire où le temps ralentit et où les émotions prennent forme dans la matière même de l’image. Chez Rafaelle Lorgeril, regarder est un acte contemplatif, lent et savoureux. Une manière de laisser apparaître ce qui d’ordinaire reste invisible.

© Rafaelle Lorgeril
© Rafaelle Lorgeril
© Rafaelle Lorgeril
© Rafaelle Lorgeril
© Rafaelle Lorgeril
© Rafaelle Lorgeril
À lire aussi
Dans l’œil de Jana Sojka : nostalgie filante dans la nuit floue
© Jana Sojka
Dans l’œil de Jana Sojka : nostalgie filante dans la nuit floue
Cette semaine, nous vous plongeons dans l’œil de Jana Sojka, photographe dont nous vous avions déjà présenté les collages. Pour Fisheye…
17 février 2025   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Emma Sarpaniemi : des autoportraits pour explorer les définitions de la féminité
© Emma Sarpaniemi
Emma Sarpaniemi : des autoportraits pour explorer les définitions de la féminité
Si vous avez assisté de près de ou de loin aux Rencontres d’Arles 2023, ce visage vous est peut-être familier. De fait, l’affiche du…
01 novembre 2024   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Explorez
Les coups de cœur #581 : Angèle Antonot et Selma Beaufils
© Selma Beaufils
Les coups de cœur #581 : Angèle Antonot et Selma Beaufils
Selma Beaufils et Angèle Antonot, nos coups de cœur de cette semaine, s’inspirent de l’aspect cinématographique du quotidien. Toutes deux...
27 avril 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Les images de la semaine du 20 avril 2026 : décomposer pour redécouvrir
© Helena Almeida sans titre, 1975 Fundació Foto Colectania.
Les images de la semaine du 20 avril 2026 : décomposer pour redécouvrir
C’est l’heure du récap ! Cette semaine, nous décomposons les images pour découvrir les processus créatifs qui se cachent derrière ce que...
26 avril 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Diseños habitados au Château d'Eau : dans le dessin, le dessein
© Helena Almeida sans titre, 2001 Fundació Foto Colectania.
Diseños habitados au Château d’Eau : dans le dessin, le dessein
Jusqu’au 23 août 2026, la Tour du Château d'Eau accueille Diseños habitados, une exposition en collaboration avec le Fundació Foto...
24 avril 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Les coups de cœur #580 :  Lili Leboch et Adèle Berthelin
© Adèle Berthelin
Les coups de cœur #580 : Lili Leboch et Adèle Berthelin
Cette semaine, Lili Leboch et Adèle Berthelin, nos coups de cœur, révèlent ce qui gravite autour d'elles, ou ce qui vit aux marges....
20 avril 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Art et Patrimoine en Perche 2026 dévoile un parcours peuplé de légendes
Strange Place for Sunrise #04 © Dana Cojbuc
Art et Patrimoine en Perche 2026 dévoile un parcours peuplé de légendes
Le parcours Art et Patrimoine en Perche revient pour une 7e édition. Jusqu’au 14 juin 2026, quinze lieux d’exception présentent des...
08 mai 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Laurent Lafolie : la matière et le désir
BLANK, œuvres uniques. 15 images 180 × 225 cm, gravure laser sur carton gris recyclé. © Laurent Lafolie
Laurent Lafolie : la matière et le désir
Artiste auteur, maître tireur et enseignant, Laurent Lafolie explore les limites de la matérialité photographique. Dans son atelier, il...
07 mai 2026   •  
Écrit par Fabrice Laroche
La sélection Instagram #555 : manifestons !
© satch3l__ / Instagram
La sélection Instagram #555 : manifestons !
Ce jeudi 1er mai, manifestants et manifestantes élevaient leur voix pour revendiquer leurs droits en cette fête des travailleur·euses....
05 mai 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Robert Charles Mann : l’odyssée d’un maître de la lumière et du son
© Robert Charles Mann, courtesy Galerie Capazza
Robert Charles Mann : l’odyssée d’un maître de la lumière et du son
Le Domaine national de Chambord nous invite, jusqu’au 21 juin 2026, à une plongée dans l’univers de Robert Charles Mann. SOLARIS est bien...
04 mai 2026   •  
Écrit par Fabrice Laroche