Féminisme : une nouvelle vague surfe sur Instagram

01 septembre 2017   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Féminisme : une nouvelle vague surfe sur Instagram

Dans la société patriarcale dans laquelle nous vivons, la photographie s’est imposée à bien des égards comme un pouvoir pour les femmes. En s’emparant de cet outil, elles ont pu, hier comme aujourd’hui, s’approprier leur corps et contrôler leur image. Mais sont-elles pour autant libérées de la domination masculine qui, au cours de l’histoire, a fait de l’acte photographique l’outil de l’industrie du sexe, de la publicité et des médias de masse ? Ce sujet est à lire en intégralité dans notre hors-série Femmes photographes, une sous-exposition manifeste, en kiosque actuellement.

En 2010 naît Instagram. Ce nouveau réseau social – racheté par Facebook deux ans plus tard – permet de partager ses propres images avec une communauté d’abonnés. La même année, Apple sort son premier smartphone doté d’une caméra frontale, l’iPhone 4. Plus besoin de tourner l’appareil pour se prendre en photo. Il suffit de se regarder dans son écran et de déclencher. C’est l’explosion du selfie. Dès lors, « photographier le soi » devient une tendance commune. Une tendance qui émerge très nettement sur Instagram. En mai 2017, il y a plus de 300 millions d’occurrences avec le hashtag #selfie. Idem pour le hashtag #me (« moi » en français).

Prendre le contrôle

Molly Soda (@bloatedandalone4evr1993) est une artiste très populaire sur Instagram. Elle compte plus de 68 000 abonnés. La jeune femme se raconte en selfies qui témoignent de ses angoisses liées au sentiment d’être une femme. Son intimité – les poils sur son ventre, son acné, ses règles – apparaît comme une forme de « décomplexion ». Elle raconte : « Je me suis créé un compte en 2012. J’ai grandi avec Internet et je suis du genre à m’inscrire sur tout type de plate-forme. Me mettre sur Instagram, c’était assez naturel. Je pense que la photographie est le moyen  le plus vrai pour témoigner d’une réalité. Le selfie [est une] façon de prendre contrôle de mon image. » Camille Mariet (@camillemariet) – plus de 4 000 abonnés – est une adepte de l’autoreprésentation et de la performance. Elle se photographie (souvent nue) dans des mises en scène trash, sanguinolentes et provocantes. Lorsqu’on lui demande ce qu’elle cherche à exprimer de sa féminité à travers la photographie, elle répond : « Force, pouvoir, impertinence. Mon corps est aussi un moyen de m’exprimer. » Camille considère qu’Instagram a favorisé l’émergence d’une communauté regroupée autour d’une culture esthétique, dont elle estime faire partie. Elle remarque aussi qu’Instagram « a apporté une importante visibilité aux artistes femmes. »

© Michele Bisaillon
© Michele Bisaillon

© Michele Bisaillon

Le droit de choisir et le pouvoir d’agir

Michele Bisaillon (@michel_e_b) n’a jamais été censurée. Ses photos suggestives, riches en symboles, ne dévoilent jamais sa nudité, même si celle-ci est suggérée. Elle considère Instagram comme « un formidable outil ». Si elle s’assure, avant chaque publication, que son image n’est pas celle qui franchira la limite, la photographe ne se sent pas pour autant bridée. Sur Instagram, la censure n’a plus beaucoup de mystère. Molly Soda elle-même affirme : « Je ne suis plus surprise quand certains de mes contenus sont supprimés. Je sais ce qui est susceptible d’être censuré ou pas. » Camille Mariet répugne de voir ses images retirées, mais elle maîtrise les limites d’Instagram. Malgré des règles contraignantes et parfois contradictoires, ces photographes se sont adaptées à l’usage. Instagram est devenu leur outil. « L’objectif de ces photographes [c’est] plutôt de mettre en lumière le droit de choisir et le pouvoir d’agir (empowerment), car on a souvent donné l’impression aux femmes qu’elles n’avaient pas vraiment le choix à travers les médias, en particulier dans la publicité et les magazines féminins », ajoute Sophia Hamadi. Instagram est devenu l’espace de ces artistes. Leur place y est importante. Par la photographie, elles véhiculent un message positif et accessible qui touche toute une jeune génération d’utilisatrices, premières cibles de la publicité. Les selfies sont devenus féministes. Instagram, une plate-forme artistique. Et la photographie, l’expression d’une nouvelle forme de féminisme : un contre-pouvoir numérique engagé contre une vision du monde encore trop masculine.

« Avec le partage de l'art féministe sur Instagram, les canons de beauté qu’on applique aux femmes sont contestées par les images non filtrées de poils pubiens, de règles, desvergetures… Elles reflètent une réalité : ce que c’est d’être une femme au 21e siècle. » Extrait de la série Infinite Tenderness © Peyton Fulford

« Avec le partage de l’art féministe sur Instagram, les canons de beauté qu’on applique aux femmes sont contestées par les images non filtrées de poils pubiens, de règles, desvergetures… Elles reflètent une réalité : ce que c’est d’être une femme au 21e siècle. » Extrait de la série Infinite Tenderness © Peyton Fulford

Extrait de Pube Panties, 2015, © Sarah Sickles « Pour des artistes émergents comme moi, qui n’ont pas d’autre forme de représentation, la censure sur Instagram est très préjudiciable. »

« Pour des artistes émergents comme moi, qui n’ont pas d’autre forme de représentation, la censure sur Instagram est très préjudiciable. » Extrait de Pube Panties, 2015, © Sarah Sickles

Photo d’ouverture : Grapefruit, extrait de la série Infinite Tenderness © Peyton Fulford

Explorez
Cat Island Blues : Katherine Longly grave la mémoire d'Aoshima
Cat Island Blue © Katherine Longly
Cat Island Blues : Katherine Longly grave la mémoire d’Aoshima
Sur l’île japonaise d’Aoshima, rendue célèbre par ses centaines de chats, il ne reste aujourd’hui que trois habitant·es et une poignée de...
17 mai 2026   •  
Écrit par Marie Baranger
Nos coups de cœur de Photo London 2026 !
© Han Yang, courtesy of Han Yang and Bright Gallery
Nos coups de cœur de Photo London 2026 !
Jusqu’au 17 mai, Photo London investit pour la première fois le mythique Olympia de Londres, dans le quartier de Kensington. Entre...
16 mai 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
La sélection Instagram #555 : manifestons !
© satch3l__ / Instagram
La sélection Instagram #555 : manifestons !
Ce jeudi 1er mai, manifestants et manifestantes élevaient leur voix pour revendiquer leurs droits en cette fête des travailleur·euses....
05 mai 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Les images de la semaine du 27 avril : questionner nos croyances
Shine Heroes, 2018 © Federico Estol
Les images de la semaine du 27 avril : questionner nos croyances
C’est l’heure du récap ! Cette semaine, les images nous poussent à prendre du recul face à nos certitudes et à interroger ce que l’on...
03 mai 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Alexandra Catiere est la lauréate 2026 du prix Niépce Gens d’images
© Alexandra Catiere
Alexandra Catiere est la lauréate 2026 du prix Niépce Gens d’images
Ce mercredi 20 mai 2026, le prix Niépce Gens d’images a dévoilé le nom de sa 71e lauréate : il s’agit d’Alexandra Catiere. À...
Il y a 7 heures   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Les Rencontres de Niort 2026 : nos urgences contemporaines
Piton Carré, massif du Vignemale, 2021, série De glace © Grégoire Eloy
Les Rencontres de Niort 2026 : nos urgences contemporaines
Jusqu’au 31 mai 2026, les Rencontres de la jeune photographie internationale de Niort 2026 dévoilent leur nouvelle édition. Cette année...
20 mai 2026   •  
Écrit par Fabrice Laroche
L’identité est au cœur de Fisheye #76, désormais disponible en kiosque
© Nyo Jinyong Lian
L’identité est au cœur de Fisheye #76, désormais disponible en kiosque
Qui sommes-nous ? Telle est la question qui traverse les pages de Fisheye #76, que vous pouvez retrouver dans les kiosques ainsi que sur...
20 mai 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
MANN de Robbie Lawrence
© Robbie Lawrence
MANN de Robbie Lawrence
Dans les images de Robbie Lawrence, les motos filent à une allure hors du commun, parfois fatale. Et c'est justement ce lien étrange avec...
19 mai 2026   •  
Écrit par Thomas Andrei