Fisheye rembobine #2 : Coastal Motifs

07 juin 2018   •  
Écrit par Benoît Baume
Fisheye rembobine #2 : Coastal Motifs

Pour sa 6e édition, le festival international de la photographie Kyotographie monte en puissance. La magie de ce rendez-vous réside dans sa capacité à trouver des lieux inédits (temple, anciens frigos industriels, salle d’imprimerie…) et à y proposer des scénographies qui font sens. Présentée sous la houlette de Pascal Beausse, responsable de la collection photo du Cnap, l’expo de Tadashi Ono restera un événement marquant de l’édition 2018. Cet article est à retrouver dans notre dernier numéro.

On aurait presque pu passer à côté de cette exposition. Des photos techniquement parfaites, un cadrage distant, presque détaché, et une énigme qui ne semble pas se résoudre. Que font ces énormes blocs de béton entre la mer et des paysages où l’homme semble étrangement absent ? Pourtant Tadashi Ono nous livre avec Coastal Motifs une exposition majeure sur l’esprit même du Japon au sein du festival Kyotographie.

À la base, la démarche est limpide. Dans le cadre d’une résidence d’été à la Villa Kujoyama en 2017, l’artiste – également professeur à l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles – va photographier à plusieurs reprises les 400 kilomètres de côte qui s’étendent sur les préfectures d’Iwate, de Miyagi et de Fukushima au nord-est du pays. Une digue impressionnante de 10 à 15 mètres de haut est bâtie sur l’ensemble du littoral, pour un montant estimé de 7 milliards d’euros. Sûrement plus.

Le photographe connaît très bien certains de ces lieux, car il les a arpentés entre l’automne 2011 et le printemps 2012 afin de réaliser une exposition majeure présentée aux Rencontres d’Arles (2012). Elle rendait compte des paysages plusieurs mois après le tsunami de l’année précédente. Loin du traitement médiatique à chaud des presque 20000 victimes et de l’effroi, Tadashi Ono nous faisait prendre conscience de la lenteur de la reconstruction dans un des pays les plus évolués au monde.

Mais Tadashi Ono, six ans après, porte un tout autre regard interrogateur sur ces criques et villes portuaires. À quoi sert ce mur, alors que le tsunami de 2011 a atteint une hauteur maximale de 39 mètres ? Qui protège ce mur alors que la plupart des habitants ont décidé de s’installer en hauteur dans cette région où la montagne tombe dans la mer ? Pourquoi couper l’île de la mer alors qu’elles sont étroitement liées ? À ces questions, Tadashi Ono ne répond pas, mais il livre suffisamment d’indices pour orienter nos regards vers la corruption qui ronge le pays et touche notamment le Premier ministre, Shinzo Abe. Au-delà des raisons de ce mur, Tadashi Ono met en relief un point majeur de l’histoire du Japon, sans d’ailleurs l’évoquer : le Sakoku, littéralement « fermeture du pays ». Cette période qui s’étend de 1641 à 1853 pendant l’ère Edo, et qui imposa l’interdiction d’entrer ou de sortir du territoire pour tout Japonais sous peine de mort, l’expulsion de tous les étrangers et la destruction des navires capables de naviguer en haute mer.

Ce nouveau mur, que le protectionniste Abe met en place, nous rappelle avec force ce passé douloureux du temps des shoguns. Loin d’être anecdotique, le travail de Tadashi Ono se révèlera dans le temps comme une documentation essentielle et incontournable de son pays avec la discrétion et la minutie qui siéent si bien au territoire nippon.

© Tadashi Ono

© Tadashi Ono

© Tadashi Ono© Tadashi Ono
© Tadashi Ono
© Tadashi Ono© Tadashi Ono

© Tadashi Ono© Tadashi Ono

© Tadashi Ono

Cet article est à retrouver dans Fisheye #30, en kiosque et disponible ici.

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