Jean-Michel André : les ténèbres dans la lumière

30 janvier 2025   •  
Écrit par Gwénaëlle Fliti
Jean-Michel André : les ténèbres dans la lumière
© Jean-Michel André. Chambre 207
© Jean-Michel André. Chambre 207

Dans cet essai visuel relevant à la fois de la reconstitution documentaire et de l’autofiction, Jean-Michel André voyage sur les traces de souvenirs disparus. Le 5 août 1983, alors qu’il fait une halte d’une nuit avec sa famille sur la route des vacances, son père est assassiné avec six autres personnes dans un hôtel d’Avignon. Quarante ans plus tard, il revisite et photographie des lieux qu’il a – ou aurait – pu traverser avec son père. Il mêle éléments d’enquête, archives de presse et objets familiaux à ses photographies pour composer un recueil questionnant la mémoire, le deuil et la réparation.

« Sur la surface du papier, l’illusion d’un souvenir. Quarante ans plus tard, je revisite et photographie des lieux que j’ai pu – ou que j’aurais pu – traverser avec mon père. Je poursuis des recherches entamées il y a une dizaine d’années, ouvre de nombreuses portes et collecte des documents. La vérité se dérobe, je déplace alors mon regard et disperse l’horreur pour conjurer le traumatisme. Je me rends à Avignon sur les lieux du drame, dans la région d’Arles, où a été retrouvé l’un des inculpés, mais également en Corse, où nous devions nous rendre en août 1983. Je suis allé en Allemagne, où mon père exerçait pour les Affaires étrangères, et au Sénégal, où j’ai passé ma petite enfance avec mes parents. Je remonte le temps, sur les traces d’une mémoire disparue. » C’est ainsi que, dans son livre publié aux éditions Actes Sud et récompensé par le prix Nadar Gens d’images 2024, Jean-Michel André introduit Chambre 207, son projet photographique qui s’inscrit dans la veine de l’autofiction documentaire. Pour créer cette œuvre, qui fera l’objet de plusieurs expositions cette année, l’artiste s’est replongé dans le drame qui a bousculé sa vie. Le 4 août 1983, Jean-Michel a 7 ans. Il est en voiture avec son père, Lucien, la nouvelle compagne de celui-ci et la fille de cette dernière, O., 17 ans. C’est seulement la deuxième fois que Jean-Michel rencontre O., et la première fois qu’ils partent en vacances ensemble. La Corse est leur destination. Mais sur la route, ils décident de faire une halte d’une nuit dans un hôtel à Avignon. Les parents occupent la chambre 209, les enfants, la 207. Dans la nuit, Lucien et sa compagne sont assassinés avec cinq autres personnes [trois employé·es de l’hôtel, ainsi qu’un jeune couple arrivé tard, ndlr]. Sous le choc, Jean-Michel perd la mémoire.

© Jean-Michel André. Chambre 207
© Jean-Michel André. Chambre 207
© Jean-Michel André. Chambre 207

Les pièces d’un puzzle à jamais inachevé

Si l’affaire n’a jamais été entièrement élucidée, trois hypothèses ont été soulevées : un règlement de compte visant le gérant de l’hôtel, un hold-up qui aurait mal tourné – théorie retenue par l’enquête judiciaire. Et enfin, un mobile diplomatique, car le père de Jean-Michel était consul général de France à Sarrebruck, en Allemagne. Quid des meurtriers ? L’un d’eux, Jacques Gouttenoire, est retrouvé le lendemain du drame criblé de balles dans un canal de la région. Blessé lors de la tuerie, était-il devenu un poids pour ses complices ? L’autre, Jean Roussel, est arrêté quelques jours après sa cavale mais décédera deux ans plus tard, en 1985. Il aurait fait une crise cardiaque dans le fourgon de police qui l’emmenait voir le juge. Lors d’une précédente audition, Jean Roussel avait déclaré que Lucien André était bel et bien visé. Autre fait troublant : « Quelques mois avant notre départ pour la Corse, mon père avait dit à ma mère qu’il ne lui restait plus longtemps à vivre. Surprise, ma mère l’avait interrogé, lui demandant s’il était malade, ce à quoi il avait répondu : “Non, non, tu verras.” C’est un souvenir que ma mère m’a raconté mais qui oriente mon intime conviction sur la piste de l’hypothèse diplomatique », explique Jean-Michel André. Et puis, il y a le changement soudain d’itinéraire. « On ne devait pas dormir à Avignon mais à Aix-en-Provence, apprend-il en se plongeant dans l’enquête judiciaire. Nos parents ont modifié la réservation d’hôtel à la dernière minute. » Mais surtout, en 1996, soit treize ans après le drame, tandis que Jean-Michel a 20 ans et qu’il commence ses études de photographie, son parrain, qui travaille aux Affaires étrangères, lui remet un exemplaire de Paris Match daté du 19 août 1983. La revue avait fait sa couverture sur la tuerie. « Il m’a mis ça entre les mains en m’avouant que mon père, à son insu, avait été “embrigadé dans une sale histoire”, sans développer davantage. » À cette période, souffrant d’amnésie traumatique, Jean-Michel André ne veut pas remuer le passé. Après une enfance et une adolescence « compliquées », il décide de ne pas poser plus de questions. Ce jour-là, en rentrant chez lui, il ouvre le magazine : « Des cadavres, des écrits hyper sensationnalistes, des visages reconnaissables… Atroce. Je l’ai brûlé », se souvient-il. Son parrain décèdera peu de temps après, emportant peut-être avec lui les dernières pièces d’un puzzle à jamais inachevé.

Cet article est à retrouver dans son intégralité dans Fisheye #69.

© Jean-Michel André. Chambre 207
© Jean-Michel André. Chambre 207
© Jean-Michel André. Chambre 207
© Jean-Michel André. Chambre 207
À lire aussi
Byron Smith : couvrir le crime à New York
© Byron Smith. Barbara Joseph, 46 ans, dont le fils Jamal Joseph, 18 ans, a été poignardé, pleure sa mort au domicile de son autre fils Kennedy Joseph jeudi 11 juin 2015 à Brooklyn.
Byron Smith : couvrir le crime à New York
Byron Smith, photographe américain installé à Athènes qui a récemment sorti un livre sur la guerre en Ukraine (Testament ‘22, éditions…
09 janvier 2025   •  
Écrit par Gwénaëlle Fliti
Fisheye #69 : éveiller les soupçons
© Mark Mahaney
Fisheye #69 : éveiller les soupçons
En ce début d’année, Fisheye éveille la curiosité qui sommeille en nous en consacrant son premier numéro de 2025 à une thématique…
08 janvier 2025   •  
Écrit par Apolline Coëffet
La BnF célèbre les prix photographiques !
© Karla Hiraldo Voleau, Série « Doble Moral », 2023 / La Bourse du Talent, 2024.
La BnF célèbre les prix photographiques !
À la Bibliothèque nationale de France, quatre grands prix photographiques se réunissent pour la 4e édition de l’exposition La…
17 décembre 2024   •  
Écrit par Marie Baranger
Explorez
Les coups de cœur #585 : Lorenzo Levi et Federico Pacini
A non Fairy, Tale. © Lorenzo Levi
Les coups de cœur #585 : Lorenzo Levi et Federico Pacini
Cette semaine, Lorenzo Levi et Federico Pacini, tous deux originaires d’Italie, parcourent la ville, ses lieux parfois déserts et les...
21 septembre 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Quand la photographie rencontre la grandeur de Fontevraud
Saul Leiter, Taxi, 1957 Collection Florence et Damien Bachelot © The Saul Leiter Foundation
Quand la photographie rencontre la grandeur de Fontevraud
Dans l’écrin spectaculaire de l’abbaye royale de Fontevraud, la photographie se mesure à la peinture, s’en inspire, la détourne et finit...
19 septembre 2026   •  
Écrit par Cassandre Thomas
Vincent Gouriou remporte le prix Roger Pic 2026
© Vincent Gouriou
Vincent Gouriou remporte le prix Roger Pic 2026
Les membres du jury de la 34e édition du prix Roger Pic ont récompensé Vincent Gouriou pour Les ombres claires. À travers cette...
28 août 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Nicola Lo Calzo (r)écrit la mémoire d’une Sardaigne révoltée
© Nicola Lo Calzo
Nicola Lo Calzo (r)écrit la mémoire d’une Sardaigne révoltée
Le photographe italien, connu pour ses projets au long cours au croisement de la photographie, de la recherche historique et de la pensée...
19 août 2026   •  
Écrit par Jordane de Faÿ
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Et après la fumée ? : Louis Lepron révèle les dégâts des incendies de Fontainebleau
© Louis Lepron
Et après la fumée ? : Louis Lepron révèle les dégâts des incendies de Fontainebleau
Cet été caniculaire n'a épargné personne, encore moins la nature, première victime du dérèglement climatique. Le constat a été sanglant...
Il y a 4 heures   •  
Écrit par Ana Corderot
Jaka Mojškerc : des déchirures comme des bouts de vie
© Jaka Mojškerc
Jaka Mojškerc : des déchirures comme des bouts de vie
À travers ses images et ses collages, Jaka Mojškerc construit de petites histoires d'un quotidien qui passe lentement dans la...
22 septembre 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Les coups de cœur #585 : Lorenzo Levi et Federico Pacini
A non Fairy, Tale. © Lorenzo Levi
Les coups de cœur #585 : Lorenzo Levi et Federico Pacini
Cette semaine, Lorenzo Levi et Federico Pacini, tous deux originaires d’Italie, parcourent la ville, ses lieux parfois déserts et les...
21 septembre 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
500 portes, neuf douches : l’étrange expérience de Suwa Shin
기다리는 여자 (Waitng Woman), Be Nu (累) © Suwa Shin
500 portes, neuf douches : l’étrange expérience de Suwa Shin
Pendant six mois, la photographe coréenne Suwa Shin a frappé à 500 portes de son immeuble pour poser une question pour le moins...
19 septembre 2026   •  
Écrit par Marie Baranger