Julien Gester : le regard grand ouvert

20 mars 2023   •  
Écrit par Milena Ill
Julien Gester : le regard grand ouvert

Journaliste et photographe, Julien Gester a publié son premier livre il y a peu, au titre dramaturgique : Cette fin du monde nous aura quand même donné de beaux couchers de soleil (octobre 2021, Actes Sud). Une fresque documentaire pourtant flottante et irréelle, riche en possibilités narratives, conçue un peu partout dans le monde.

Fisheye : Peux-tu te présenter ?

Julien Gester : Je travaille depuis près de vingt ans dans la presse, où j’ai surtout écrit sur le cinéma – mais aussi plus généralement sur les images, ou la musique parfois –, avant de prendre un virage net il y a un an et demi en devenant correspondant de Libération aux États-Unis, où je réside désormais et travaille sur toutes sortes de sujets : avortement, tueries de masse, tornades… Très lointains par rapport à ce qui m’occupait jusque-là !

La photographie n’est donc pas le cœur de ton activité. Quand et comment as-tu commencé cette pratique ?

J’ai, à peu près toujours, eu une pratique photographique constante. Pendant longtemps, celle-ci est restée essentiellement privée : mes images ne regardaient que moi et celles et ceux qui y figuraient. J’ai accumulé pendant des années les images que je produisais presque quotidiennement et que je ne montrais pas, ou alors très confidentiellement, et ça m’allait très bien comme ça. Il y a cinq ou six ans, alors que j’avais le sentiment que ma recherche photographique se précisait et s’affirmait – via notamment ma « rencontre » avec un boîtier qui est devenu mon principal outil depuis – je suis revenu d’un long voyage en Russie. Pour la première fois, je possédais un ensemble d’images que j’avais envie de montrer, ce qui impliquait de réfléchir aux conditions de leur diffusion – des questionnements qui ont commencé à m’intéresser de plus en plus.

Comment décrirais-tu ton approche photographique ?

Mes images naissent toujours d’une rencontre fortuite avec quelque chose. Une scène, qui frappe mon regard, une certaine qualité de présence, l’agencement des personnes, des formes, des couleurs… Ou quelque chose que je trouve tout simplement beau. Il me faut aussi pouvoir y déceler un mystère, une ambiguïté, une question. Car si la prise de vue se fait toujours dans une dimension quasi instantanée, pour moi la photographie se joue dans un temps long. Je dois vivre avec les images, oublier ce que j’ai vu sur le moment pour ne plus percevoir que ce qui m’échappe et me résiste.

Quelle importance acquière pour toi la subjectivité dans ton travail, justement ?

Si dans une photographie, ce qui se joue ne me semble pas exister pleinement par soi-même et résister aux imaginaires préconçus, alors je ne la retiens pas. Il faut que les images n’enferment ni celleux qui s’y trouvent, ni le sens, pour celleux qui les regardent. L’ambiguïté – ou, à la rigueur, une certaine étrangeté cousue dans l’ordinaire – est ce qui me happe au-delà du moment de la rencontre. C’est pourquoi j’aime l’idée que la photographie est moins l’affaire d’instants décisifs que de moments indécis.

© Julien Gester

Pourrais-tu présenter ton livre, Cette fin du monde nous aura quand même donné de beaux couchers de soleil ?

Le livre photo est une forme à laquelle je suis très attaché. Au départ, j’avais pensé concevoir la matière de ce projet de manière légère, un peu « sauvage », en passant par l’auto-édition afin qu’il paraisse rapidement. Ainsi, je pensais éviter les pesanteurs du monde de l’édition photographique. Mais le début de la pandémie a tout freiné, et m’a conduit à mûrir ce projet-là aussi beaucoup plus longuement. C’est la rencontre avec mon éditrice, Géraldine Lay, qui a abouti à ce que ce livre paraisse finalement, presque deux ans plus tard que prévu, comme le premier titre de la nouvelle collection d’Actes Sud, « 48 vues », avant que la série ne soit exposée aux Rencontres d’Arles l’été dernier.

Peut-on dire que ta démarche est documentaire ?

Si mes images relèvent du documentaire, je ne documente pas une histoire donnée comme je le ferais en tant que journaliste. Je suis attaché à l’idée d’une photographie documentaire sans légende, sans indication de lieu ou de temps, qui rend simplement compte de choses vues, et qui les laisse parler d’elles-mêmes. C’est le magnétisme et la présence quasi magique de ce qui a été qui comptent. À mes yeux, c’est ce qui disqualifiera toujours les images produites par intelligence artificielle, aussi réalistes et accomplies soient-elles dans leur expressivité visuelle.

© Julien Gester

Quelle était ton ambition lors de la création de ce livre ?

Je tiens à ce que l’on puisse circuler aussi librement que possible entre mes images. C’est pourquoi je ne souhaite pas en dire trop, à propos de ma perception et de ma compréhension de celles-ci. Je peux, en revanche, parler de sa conception : je suis parti de quelques associations d’images que j’avais, et de ce titre à rallonge, Cette fin du monde nous aura quand même donné de beaux couchers de soleil, avec tout ce qu’il contient en terme d’ambiguïté, de solennité un peu pompière et de farce. À partir de là, j’ai voulu composer un ensemble de récits abstraits.

Un mot sur ce titre très poétique, justement ?

Derrière la dimension crépusculaire un peu blagueuse du titre, il y a cette croyance que même un monde fini, épuisé, surexploré et surphotographié, recèle toujours d’inépuisables ressources de ravissement. Pour ma part, je le trouve dans le miracle de la présence, chaque fois renouvelé, et dans le tremblé de la fiction.

Où t’es-tu rendu pour prendre ces photos ?

Elles ont toutes été réalisées sur une période d’environ quatre ans, dans une douzaine de pays différents, à des endroits très distants du monde. Dans mon livre, on ne reconnaît pas nécessairement les endroits où les photographies ont été prises. Celles réalisées en France sont d’ailleurs souvent parmi les plus trompeuses lorsque l’on tente de deviner leur provenance !

Comment fais-tu naître tes histoires ?

L’une des idées directrices de mon projet était de recourir au montage sous forme de diptyques. Cela me permet de décliner toutes les logiques d’associations possibles entre les formes, les thèmes, les récits. Sur l’un des premiers diptyques du livre, celui dont est issue la couverture, on peut par exemple trouver une résonance dans la composition des deux photographies – un cadre dans le cadre – mais aussi dans la palette chromatique, ou encore dans le motif qu’elles contiennent toutes deux d’un rideau écarté. Il y a aussi une rime plus secrète entre les deux. D’un côté, on se trouve à Pékin ; de l’autre, on est en Éthiopie, dans un train construit, administré et conduit par des Chinois… Mais cela, personne à part moi ne peut le deviner !

© Julien Gester

© Julien Gester

© Julien Gester© Julien Gester

© Julien Gester

© Julien Gester, Cette fin du monde nous aura quand même donné de beaux couchers de soleil

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