« La photo a constitué une preuve de la conquête de l’espace »

19 février 2019   •  
Écrit par Maria Teresa Neira
« La photo a constitué une preuve de la conquête de l’espace »

Bianca Salvo, née en 1986, est une artiste visuelle italienne travaillant entre Milan et Bogota. Elle signe avec The Universe Makers, une série qui met en question l’imagerie spatiale. Entretien.

Fisheye : Pourrais-tu décrire ton parcours photographique ?

J’ai commencé à m’intéresser à la photographie il y a plus de 10 ans. Je venais de terminer une formation en psychologie. Je me suis initiée au 8ème art en travaillant des techniques alternatives argentiques. J’ai ensuite obtenu mon diplôme en photographie à l’Istituto Europeo di Design en 2010 et en 2012 au London College of Communication. Depuis, je me suis consacrée à ma carrière d’artiste et de professeure universitaire en photographie. J’utilise la photographie pour recadrer la réalité et dépasser les frontières du langage traditionnel. J’aime créer des scénarios alternatifs et je m’intéresse à la manière dont les photographies ont un impact sur la construction de l’imagerie collective. J’interviens sur la surface photographique et je m’approprie des images préexistantes, en analysant des événements historiques considérés comme des moments clés dans l’évolution de l’homme. Mon but est d’établir une nouvelle narration visuelle, capable de repenser le concept même du document d’archive.

© Bianca Salvo© Bianca Salvo

Quelques mots quant à ta série The Universe Makers ?

J’ai commencé à travailler sur ce projet en 2016. Avec The Universe Makers je voulais réaliser une enquête sur les modèles représentatifs véhiculés par la culture pop,  la science-fiction et les médias. Dès l’origine, j’ai été intriguée par l’idée que si le document photographique a constitué une preuve de la conquête de l’espace, la science-fiction a aussi contribué à mettre en place des fantasmes erronés. Nous avons une idée d’une galaxie extérieure infinie qu’il faut explorer, étudier et coloniser.

Dans quel contexte as-tu pensé cette série ?

L’avenir de la civilisation est un sujet de préoccupation pour l’humanité. De la diffusion à la télévision du premier pas de l’homme sur la Lune en 1969, à la récente mission de Mars UN promettant la possibilité d’une vie humaine sur Mars, la conquête de l’espace semble davantage réelle. Les documents visuels recueillis au cours des dernières années auprès des institutions et des centres de recherche ont joué un rôle fondamental. Ils ont avancé des représentations de l’univers et la faisabilité de son exploration.

Quel a été ton processus de création durant ce travail ?

La série a été conçue sous la forme d’une installation à plusieurs niveaux. Elle comprend des textes, des objets sculptés, des images d’archives, des photographies ainsi qu’un livre-photo. Elle est divisée en cinq sections principales intitulées In event of Moon Disaster, The day the Earth Stood Still, The Stars, my Destination, Earthman Come Home et Time and Again. La plupart des titres ont été empruntés à des romans de science-fiction. Les archives de la N.A.S.A, qui a maintenant numérisé ses documents, ont constitué la source principale de renseignements. J’ai aussi acheté des photos auprès de vendeurs privés sur e-bay. J’ai ensuite utilisé des matériaux très rudimentaires comme une couverture percée pour représenter un ciel étoilé ou encore des matériaux de construction pour reproduire des surfaces de planètes. L’idée derrière ces interventions était de conduire le spectateur à un état d’ambiguïté – entre fiction et réalité.

© Bianca Salvo

Avais-tu d’autres références en tête?

J’avais aussi deux références principales lorsque j’ai commencé à enquêter sur la représentation de l’espace dans les médias et la culture. La série de science-fiction de la fin des années 1960 Twilight Zone et La Guerre des Mondes (1898) de H.G. Wells mettant en scène une attaque d’aliens sur Terre ont provoqué une hystérie massive dans les États-Unis.

S’agissait-il de déformer la réalité ?

J’ai étudié la manière dont ces documents ont influencé nos croyances, les fausses conceptions et les scénarios construits. À partir de ces hypothèses, j’ai rassemblé des documents et des images pour les intervenir afin de contester leur authenticité et leur rôle informatif. J’ai établi un dialogue entre les documents originels et les images faussées, transformant les preuves factuelles en scénarios irréalistes. D’ailleurs, je voulais défier le regard du spectateur d’une manière ou d’une autre, invitant les gens à se questionner sur ce qu’ils regardent dans cet ensemble d’images.

Les images qui en résultent sont-elles « fausses » ?

Je ne suis pas vraiment sûre que « faux » soit le terme approprié. Les images qui ont résulté de mes interventions questionnent la relation entre la fiction et la vérité. Pendant que je faisais des recherches d’images pour le projet, j’ai trouvé beaucoup de preuves considérées comme officielles mais qui sont pourtant éloignées de la réalité. De nos jours, je ne saurais plus différencier le vrai du faux. En raison de la prolifération numérique des images, cette relation devient de plus en plus compliquée et fragile.

Pourquoi est-il intéressant de simuler ou d’intervenir sur une photo ?

Intervenir sur des images me permet de recadrer des récits préexistants et de les façonner avec une logique différente. Cela remet en question la validité du concept de mémoire et de perception collective. Mon travail joue intentionnellement avec cette frontière fragile entre ces dimensions. Je n’ai jamais vraiment pensé à trouver un juste équilibre puisque la frontière entre réalité, fiction et artifice est mince.

© Bianca Salvo

© Bianca Salvo© Bianca Salvo
© Bianca Salvo© Bianca Salvo

© Bianca Salvo

© Bianca Salvo© Bianca Salvo

© Bianca Salvo

© Bianca Salvo

Explorez
Gangs de chats, pigeons dérobés ou espions : ces séries de photos sur les animaux
© Chloé Lamidey
Gangs de chats, pigeons dérobés ou espions : ces séries de photos sur les animaux
Chiens, chats, ours, éléphants ou encore pigeons, apprivoisés, sauvages ou même espions, parmi les séries présentées sur les pages de...
À l'instant   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Onironautica : les rêves lucides, l’IA des êtres humains
© Ludivoca De Santis
Onironautica : les rêves lucides, l’IA des êtres humains
Collections d’images venues de rêves lucides, Onironautica de Ludovica De Santis interroge, au travers de mises en scène intrigantes...
19 juillet 2024   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Le Jardin du Lunch : les boulettes de Proust
© Pascal Sgro
Le Jardin du Lunch : les boulettes de Proust
Entre nostalgie et humour, le photographe belge Pascal Sgro saisit, dans sa série en cours Le Jardin du Lunch, la bienveillante laideur...
19 juillet 2024   •  
Écrit par Hugo Mangin
Le Prix étudiant de la Photographie Industrielle révèle les noms de ses six lauréates
© Adèle Delbet
Le Prix étudiant de la Photographie Industrielle révèle les noms de ses six lauréates
Le jury du Prix étudiant de la Photographie Industrielle 2024 a désigné ses lauréates. Au nombre de six, les gagnantes portent un regard...
18 juillet 2024   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Gangs de chats, pigeons dérobés ou espions : ces séries de photos sur les animaux
© Chloé Lamidey
Gangs de chats, pigeons dérobés ou espions : ces séries de photos sur les animaux
Chiens, chats, ours, éléphants ou encore pigeons, apprivoisés, sauvages ou même espions, parmi les séries présentées sur les pages de...
À l'instant   •  
Écrit par Fisheye Magazine
La sélection Instagram #464 : à vos marques, prêt·e, partez !
© Scott Boldt Lotz / Instagram
La sélection Instagram #464 : à vos marques, prêt·e, partez !
Le compte à rebours est lancé. Dans trois jours, les Jeux olympiques de Paris 2024 s’ouvriront sur la Seine. Pour marquer cet événement...
Il y a 5 heures   •  
Écrit par Marie Baranger
Dans l’œil de Juliette-Andréa Élie : éprouver le paysage qui se transforme
© Juliette-Andréa Élie, œuvre réalisée dans le cadre d'une résidence au musée Nicéphore Niépce
Dans l’œil de Juliette-Andréa Élie : éprouver le paysage qui se transforme
Cette semaine, plongée dans l’œil de Juliette-Andréa Élie. Au moyen de diverses techniques, la photographe et plasticienne compose des...
22 juillet 2024   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Les coups de cœur #502 : Dominik Scharf et Rafael Fabrés
© Rafael Fabrés
Les coups de cœur #502 : Dominik Scharf et Rafael Fabrés
Dominik Scharf et Rafael Fabrés, nos coups de cœur de la semaine, enregistrent le monde grâce à leur boîtier. Le premier se considère...
22 juillet 2024   •