Les Wagenburgen : un territoire-refuge exaltant

19 janvier 2021   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Les Wagenburgen : un territoire-refuge exaltant

Dans Faintly Falling, l’auteur français Ralf Marsault fait le portrait des habitants des Wagenburgen, des campements berlinois peuplés d’êtres à la recherche d’un empowerment qu’ils ne parviennent pas à trouver au sein de la société. Une œuvre humaniste et intemporelle.

Anthropologue et photographe, Ralf Marsault s’intéresse aux hommes. À ceux que l’histoire oublie, qu’elle relègue au rang de « marginaux ». Dès les années 1980, l’auteur commence un projet de longue haleine, Fin de siècle, épaulé de son compagnon Heino Muller. Une série de photographies shootées à Paris et Londres, capturant un mode de vie alternatif. En 1989, quelques mois avant la chute du mur, ils arrivent à Berlin, et s’immergent dans un monde à part, en effervescence, où se croisent idéalistes, vagabonds et revendicateurs. Un univers qui les charme et qu’ils continueront à capturer au cours de nombreux séjours. En 1995, Heino Muller disparaît, et Ralf Marsault décide de poursuivre le travail qu’ils avaient démarré sur le terrain des Wagenburgen berlinoises.

Pour apprécier le travail du photographe, il faut s’immerger dans le quotidien des habitants de ces colonies de caravanes, occupant les friches. Des lieux à part, vivant au rythme de la musique punk, et des aléas de la vie. « Des jeunes venus de toute l’Europe ont commencé à migrer vers Berlin pour fuir les difficultés dans leurs propres pays. Ce fut le cas des Anglais, après la promulgation du Criminal Justice and Public Order Act, en 1994 qui restreignait les libertés publiques (…) La guerre dans les Balkans fit aussi migrer quelques jeunes, emportant avec eux des Italiens et des Suisses. Un brassage extraordinaire d’origines et de destins s’est effectué », raconte Ralf Marsault. Un véritable melting pot de voyageurs d’un jour, d’anarchistes attirés par une counter-culture réjouissante, de jeunes en quête d’une existence différente, plus significative. Parmi eux, Popeye, Triton, Frankie, ou encore Debbie… Des étrangers devenus connaissances, que l’auteur suit et étudie, par le prisme de son objectif. « Nous travaillions ensemble à une image », précise-t-il d’ailleurs.

© Ralf Marsault

Pour brûler plus fort que les autres

Pendant une trentaine d’années, Ralf Marsault s’est nourri des Wagenburgen. De leurs codes, leurs populations, leurs rites singuliers. Dans Faintly Falling, son récit s’affranchit de l’épreuve du temps. Sans âge, les clichés racontent des vies, des anecdotes, des biographies de personnes refusant de se conformer. Pour l’artiste « le phénomène Wagenburg ne pouvait être caricaturé. Sa critique implicite des biopouvoirs qui cherchent à discipliner les corps, les sexualités et les interactions sociales dénonçait un mal-être imposé de force (…) Ce mouvement exprimait l’aspiration à un autre type de vie, à une nouvelle donne ». En résultent des images d’une force rare. Au cœur de l’ouvrage, les corps apparaissent comme indisciplinés, sauvages, libres. Les torses nus s’affichent zébrés de tatouages, de piercings se lisant comme des doigts d’honneur à un « modèle social ». « Il s’agit de vivre intensément sans faire l’économie du tragique », rappelle Ralf Marsault. Pour brûler plus fort, plus vite que les autres. Si l’existence est comptée, les sujets du photographe entendent en repousser les limites. Comme une quête d’euphorie, de sensations fortes dans un espace aseptisé.

En parallèle de ses multiples portraits, l’auteur réalise des natures mortes. Des images d’une élégance surprenante, inspirées par le rapport à la terre, au minéral. Dans ces compositions, objets, paysages, éléments du décor viennent enrichir des expressions, des regards lourds d’émotions. Car Ralf Marsault fait le portrait d’une communauté, d’une mosaïque de regards, apportant chacun une strate supplémentaire à une vision commune, indélébile. Et pour y parvenir, une mise en contexte est nécessaire. « J’en suis venu à faire intervenir des fleurs dans les images, parce que photographier des humains jouant avec les limites peut devenir épuisant, confie-t-il. Il s’agit de réussir à les déniaiser, car elles revendiquent la possibilité de vivre un autre destin. Ainsi, à la manière d’une enluminure (…) elles miment et commentent la sensation de la Wagenburg. » Atemporel, Faintly Falling se veut une lettre d’amour aux laissés pour compte, à ceux qui refusent de remodeler leurs idéaux, aux passionnés du voyage à en oublier leurs terres natales. Une étude humaniste de ce qui constitue l’identité.

 

Faintly Falling, Éditions Distanz Verlag Berlin, 29,90€, 144 p.

© Ralf Marsault© Ralf Marsault

© Ralf Marsault

© Ralf Marsault© Ralf Marsault
© Ralf Marsault© Ralf Marsault

© Ralf Marsault

Explorez
Flore Prebay : Ce qui s'efface, ce qui demeure
© Flore Prebay
Flore Prebay : Ce qui s’efface, ce qui demeure
Avec Deuil Blanc, Flore Prébay réalise une réponse plastique et poétique à la disparition progressive de sa mère, atteinte de la maladie...
22 janvier 2026   •  
Écrit par Anaïs Viand
Oleñka Carrasco et La Chica remportent le prix Swiss Life à 4 mains 2026
© Marie Docher
Oleñka Carrasco et La Chica remportent le prix Swiss Life à 4 mains 2026
Ce lundi 19 janvier, le jury du prix Swiss Life à 4 mains, qui associe photographie et musique, s’est réuni pour élire le duo lauréat de...
21 janvier 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Les coups de cœur #573 : Ninon Boissaye et Guillaume Millet
00/00/0000 - 00:00, de la série (Ni) Non © Ninon Boissaye
Les coups de cœur #573 : Ninon Boissaye et Guillaume Millet
Ninon Boissaye et Guillaume Millet, nos coups de cœur de la semaine, s’intéressent à des sujets engagés et à des moments de flottement....
19 janvier 2026   •  
Écrit par Marie Baranger
Jo Ratcliffe et Martin Parr : quand paysages et société se reflètent
© Martin Parr
Jo Ratcliffe et Martin Parr : quand paysages et société se reflètent
Au Jeu de Paume, du 30 janvier au 24 mai 2026, deux expositions majeures de photographie interrogent la manière dont l’image rend compte...
17 janvier 2026   •  
Écrit par Costanza Spina
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Flore Prebay : Ce qui s'efface, ce qui demeure
© Flore Prebay
Flore Prebay : Ce qui s’efface, ce qui demeure
Avec Deuil Blanc, Flore Prébay réalise une réponse plastique et poétique à la disparition progressive de sa mère, atteinte de la maladie...
22 janvier 2026   •  
Écrit par Anaïs Viand
Retour sur la première saison des 7 à 9 de Chanel au Jeu de Paume
© Sarah Moon
Retour sur la première saison des 7 à 9 de Chanel au Jeu de Paume
Nouveau rendez-vous incontournable du Jeu de Paume, le 7 à 9 de Chanel permet à des artistes de renom de parler de la création des images...
21 janvier 2026   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Oleñka Carrasco et La Chica remportent le prix Swiss Life à 4 mains 2026
© Marie Docher
Oleñka Carrasco et La Chica remportent le prix Swiss Life à 4 mains 2026
Ce lundi 19 janvier, le jury du prix Swiss Life à 4 mains, qui associe photographie et musique, s’est réuni pour élire le duo lauréat de...
21 janvier 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Morphogenèse : carte blanche du Fresnoy au Théâtre Nanterre-Amandiers
© Momoko Seto, Planet A, film, 8 min, 2008, Production Le Fresnoy - Studio national des arts contemporains
Morphogenèse : carte blanche du Fresnoy au Théâtre Nanterre-Amandiers
Rénové et rouvert en décembre 2025, le Théâtre Nanterre-Amandiers inaugure sa nouvelle saison en offrant une carte blanche au...
20 janvier 2026   •  
Écrit par Deng Qiwen