Madame d’Ora : des paillettes à la guerre au Pavillon Populaire

13 mars 2023   •  
Écrit par Cassandre Thomas
Madame d’Ora : des paillettes à la guerre au Pavillon Populaire

Le Pavillon Populaire, espace d’art photographique de la Ville de Montpellier, présente la première rétrospective dédiée à Madame d’Ora en France. Du portrait, à la photographie de mode en passant par une série sanglante aux abattoirs de Paris, La surface et la chair retrace le parcours tourmenté de l’artiste. À découvrir jusqu’au 16 avril 2023.

De son intitulé complet – La surface et la chair. Madame d’Ora, Vienne-Paris, 1907-1957 la nouvelle exposition présentée au Pavillon Populaire de Montpellier s’adresse à tous les publics, des néophytes aux plus avertis. Premier volet d’un nouveau cycle de présentation associant la photographie et l’histoire, cette rétrospective consacrée à Dora Kallmus (1881-1963) traverse l’histoire de la première moitié du 20e siècle et ses soubresauts. Tout en parcourant la vie tumultueuse d’une femme artiste de grande renommée. Originale et inédite, la scénographie de l’exposition transperce les visiteurices et offre une lecture visuelle limpide de l’évolution de cette photographe peu représentée dans la scène artistique française. 

Madame d’Ora ou d’Ora, comme elle aimait se nommer, fut l’une des premières photographes femmes à ouvrir un studio de portrait à Vienne, en Autriche. Profitant des connaissances de son père, un avocat né dans la bourgeoisie viennoise, son studio connait un franc succès. Alors que le portrait est, à l’époque, un exercice rigide au genre très codifié, d’Ora adopte une approche plus libre. Elle offre le thé, discute longuement, et met à l’aise ses sujets. Un véritable rapport de familiarité se met en place. Les grandes personnalités de la ville apprécient sa faculté à les mettre en valeur. Rapidement, les grands noms de la bourgeoisie autrichienne se bousculent afin de lui rendre visite et se faire tirer le portrait. 

d’Ora, Chapeau par Krieser, 1910 © Museum für Kunst und Gewerbe Hamburgd’Ora, la sculptrice Bessie Strong-Cuevas portant une robe Pierre Balmain © Museum für Kunst und Gewerbe Hamburg

d’Ora ; à g. Chapeau par Krieser, 1910 , à d. Bessie Strong-Cuevas portant une robe Pierre Balmain © Museum für Kunst und Gewerbe Hamburg ;

Des portraits d’aristocrates aux clichés de mode 

Tandis qu’elle est appelée par la famille de l’empereur d’Autriche-Hongrie pour des portraits, Madame d’Ora expérimente des focus sur des détails précieux : un bijou étincelant, des chaussures sophistiquées, un chapeau sensationnel… La photographie de mode se révèle alors comme une évidence. Pour des raisons patriotiques, l’État autrichien subventionne peu à peu des maisons de mode viennoises. L’activité de Madame d’Ora s’intensifie tout comme sa notoriété. Ses photos dégagent un charme et une délicatesse novateurices que les créateurices de mode s’arrachent. Puis, l’Autriche perd la Première Guerre mondiale, les familles sont ruinées et les maisons de mode s’effondrent. Les conséquences sont sans appel, les affaires de d’Ora déclinent considérablement. 

Toutefois, la photographe rebondit aisément en répondant à des commandes de maisons de mode parisiennes. En 1924, son studio à Paris se développe et, une année plus tard, elle y pose ses valises de manière officielle. Ses origines germaniques et autrichiennes lui permettent de se distinguer et d’être appréciée par les plus grand·es stars et créateurices. Au sommet de sa gloire, Madame d’Ora publie ses clichés dans de nombreux magazines de mode et à sensation. Ses séries irriguent toute la presse européenne. Elle collabore avec Joséphine Baker, Balenciaga, Lanvin, Maison Alpina ou encore, parmi tant d’autres, Schiaparelli. Le milieu du Tout-Paris ouvre ses portes à la photographe et lui permet de vivre dans le luxe et le glamour des années folles. 

d’Ora, Joséphine Baker © Vienne, Photoinstitut Bonartes

d’Ora, Joséphine Baker © Vienne, Photoinstitut Bonartes

Renversement sombre et sanguinolent 

Tout bascule en 1933 pour d’Ora. Véritable bouleversement politique, Hitler arrive au pouvoir. Rapidement freinée par le Troisième Reich qui interdit aux Juif·ves de diffuser des images en Europe, la photographe se retrouve abandonnée. Bien qu’elle soit convertie au catholicisme depuis 1919, d’Ora souffre particulièrement du zèle de l’administration française. Une rupture brutale s’observe dans sa démarche artistique qui devient radicalement plus sombre et lugubre. Puis, la Seconde Guerre mondiale éclate. Un mois après la Rafle du Vel d’Hiv, la portraitiste mondaine est contrainte de fuir son studio parisien. Elle atterrit alors en Ardèche. À son retour à la capitale en 1945, le contraste est important, entre déracinement et exil, Madame d’Ora a tout perdu. Pour subvenir à ses besoins, elle réalise des portraits, sans grande conviction. C’est en 1948 qu’elle s’immisce dans les camps de concentration de Vienne et Salzburg pour capturer les réfugié·es.

Des estropié·es, des invalides, des femmes seules avec leurs enfants, des gens isolé·es… Loin du glamour et de la richesse, son regard fait peau neuve et se porte désormais sur les victimes de la guerre. Sa volonté artistique s’explique par le désir de montrer des personnes marginalisées. En les plaçant en bordure de champ, la photographe met en exergue la dignité de ses sujets tout en réalisant un rapprochement avec sa propre situation. « Combien de temps devrons-nous rester des lapins, des poules, des poissons ? », s’interrogeait-elle dans une note papier. Ce lien établi entre les Juif·ves et les animaux de boucherie l’a poussée à réaliser une série sanglante aux abattoirs de Paris. En petite robe noire et sac à main chic, Madame d’Ora capture les cadavres d’animaux dégoulinants de sang. De ces épouvantables clichés émane une forte connotation surréaliste à la frontière de la photographie d’art. Quelques années plus tard, elle mettra côte à côte les anciennes photos de mode et les images de carcasses de bestioles. Un parallèle inévitable retraçant les tumultes de sa vie. 

d’Ora, Chaussures en cuir verni noir par Pinet, c. 1937 © Vienne, Photoinstitut Bonartesd’Ora, La danseuse Lizica Codreanu, c. 1927 © Vienne, Photoinstitut Bonartes

d’Ora ; à g. Chaussures en cuir verni noir par Pinet, c. 1937, à d. La danseuse Lizica Codreanu, c. 1927 © Vienne, Photoinstitut Bonartes

d’Ora, Les danseurs Anita Berber et Sebastian Droste dans « Suicide », 1922 © Vienne, Collection privée

d’Ora, Les danseurs Anita Berber et Sebastian Droste dans « Suicide », 1922 © Vienne, Collection privée

d’Ora, Rosella Hightower, Danseuse de ballet, c. 1955 © Vienne, Collection privée

d’Ora, Rosella Hightower, Danseuse de ballet, c. 1955 © Vienne, Collection privée

d’Ora, Dans le camp de réfugiés « Hôtel Europe » à Salzbourg, 1948 © Vienne, Photoinstitut Bonartes

d’Ora, Dans le camp de réfugiés « Hôtel Europe » à Salzbourg, 1948 © Vienne, Photoinstitut Bonartes

d’Ora, Dans un camp de réfugiés, 1946-1948 © Hambourg, Museum für Kunst und Gewerbe

d’Ora, Dans un camp de réfugiés, 1946-1948 © Hambourg, Museum für Kunst und Gewerbe

d’Ora, Tête de veau fendue, c. 1949–1957 © Collection Fritz Simak

d’Ora, Tête de veau fendue, c. 1949–1957 © Collection Fritz Simak

Image d’ouverture : d’Ora, Rosella Hightower, Danseuse de ballet, c. 1955 © Vienne, Collection privée

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