« Mes projets brouillent les frontières entre le documentaire et le conceptuel »

16 mai 2019   •  
Écrit par Lou Tsatsas
« Mes projets brouillent les frontières entre le documentaire et le conceptuel »

Au festival Circulation(s), le photographe belge Philippe Braquenier expose Palimpsest. Une série futuriste mettant en garde contre la numérisation des données. Un Moyen-Âge numérique pourrait-il se déclencher ? Rencontre avec l’artiste.

Fisheye : Tu nous racontes ton parcours photographique ?

Philippe Braquenier : Je suis devenu photographe sans le réaliser ! Lorsque j’avais une quinzaine d’années, j’ai commencé à acheter des appareils jetables, dans l’idée de créer des souvenirs et de m’exprimer. Je photographiais alors mes amis, l’école, les fêtes, les voyages scolaires, les paysages de ma région… Plus tard, déménagé à Bruxelles pour mes études, et j’ai obtenu mon bachelor dans la Haute École Libre de Bruxelles en 2007. J’ai ensuite travaillé durant dix ans pour un photographe publicitaire avec qui je ne m’entendais pas. Je suis maintenant freelance depuis environ trois ans.

Comment définirais-tu ton approche du médium ?

Je dirais que mon approche est le résultat d’un processus de recherche et d’investigation relativement rigoureux, avec souvent une problématique sociétale en point de départ. Elle commence généralement par une longue gestation, durant laquelle je dévore des articles scientifiques, journalistiques et philosophiques. Ainsi, mes projets brouillent les frontières entre le documentaire et le conceptuel, et se construisent en couches plus ou moins perceptibles.

D’où vient l’idée de ta série Palimpsest, exposée au festival Circulation(s) ?

En 2010 ou 2011, j’ai découvert un article écrit par Franck Laloë, un physicien et chercheur au CNRS, qui interrogeait la fragilité du stockage digital. Tenter de représenter cette problématique – la visualisation des données numériques, ou plus globalement des connaissances humaines – m’a semblé presque irréalisable photographiquement… Par conséquent, je me suis dit qu’il s’agirait d’un projet intéressant à mener !

Comment as-tu présenté cette problématique, finalement ?

La relation entre le texte et l’image a été primordiale dès le début du procédé de réalisation : chaque image est liée à un texte détaillé. Sous leur forme exposée, les clichés et les textes sont encadrés en une seule pièce, afin de les rendre inséparables. Je me suis intéressé à la façon dont les mots peuvent changer notre perception, nous faire voyager spatialement pour accéder à une information.

Le projet a beaucoup évolué avec le temps, c’est un « work in progress » constant. Je compte en faire le travail d’une vie, à la manière d’une archive nourrie en continu.

© Philippe Braquenier

Que signifie le terme « Palimpsest » ?

Au sens premier, un palimpseste fait référence à un parchemin médiéval, dont le texte original a été effacé par un procédé chimique. Cela permettait à l’époque de réutiliser ce matériau. Plus tard, Thomas de Quincey, un écrivain britannique, a donné naissance à une riche analogie. Celle-ci a été utilisée dans les domaines culturels et scientifiques, notamment en architecture, pour décrire l’accumulation d’éléments dans un endroit particulier, au fil du temps. L’essai de cet écrivain mettait en parallèle le mot et la mémoire humaine. Il considérait que la mémoire fonctionnait comme un palimpseste : des couches d’idées, d’images et de sentiments qui se superposent et se fondent les uns dans les autres, le suivant supplantant le précédent.

Quelles sont les menaces d’une telle numérisation de nos données ?

Elle peut compromettre la préservation de pans entiers de connaissances. La digitalisation de nos sociétés mène à la création et à l’accumulation exponentielle de nouvelles informations. L’objectif ? Sauver chaque information, et préserver les connaissances scientifiques et culturelles via leur numération.

Cependant, il s’agit d’une solution paradoxale, si l’on prend en compte la réduction de la durée de vie des formats numériques, et des plateformes utilisées pour stocker ces informations. La NASA a, par exemple, dû créer un département consacré à la récupération de données d’anciens formats de fichiers. Un Moyen-Âge numérique constitue une menace factuelle, si les méthodes durables de sauvegarde ne sont pas traitées de manière urgente.

Tu as réalisé tes photos dans des endroits très sécurisés. Comment as-tu réussi à les découvrir et y accéder ?

Grâce à des articles, des recherches et de la patience… Le procédé est vaste, et ne possède pas de structure particulière. Le temps et le hasard sont également des facteurs déterminants dans leur découverte. Je souhaitais que chaque lieu représente une histoire singulière, inattendue. De nombreuses prises de contact ont été nécessaires pour obtenir un droit de visite, et j’ai parfois mis des mois à recevoir une réponse de leur part – négative ou positive. Certains lieux ne m’ont même jamais répondu.

Un mot quant à l’esthétique singulière de ta série ? Que souhaitais-tu mettre en lumière ?

Il est indéniable que j’ai été influencé par le caractère objectif de mes recherches. J’ai choisi de photographier ce projet ainsi pour donner à voir une certaine clarté, un principe de clairvoyance. L’idée était de représenter chaque sujet par une image singulière, à la symbolique limpide. La complexité du sujet m’a poussé à simplifier mon langage visuel, tout en restant figuratif.

L’utilisation de la chambre photographique m’a également aidé à être rigoureux, lors des prises de vue. J’ai alors réalisé que ce qui m’attirait était la contradiction de ces lieux : un chaos, causé par la tentative de contenir quelque chose d’éthéré. Cela m’a poussé à simplifier davantage le procédé ; en fait, ce sont les sujets eux-mêmes qui déterminent leurs formes. Ils suivent une logique indépendante de ma volonté.

© Philippe Braquenier

© Philippe Braquenier

© Philippe Braquenier

© Philippe Braquenier

© Philippe Braquenier© Philippe Braquenier
© Philippe Braquenier

© Philippe Braquenier© Philippe Braquenier© Philippe Braquenier

© Philippe Braquenier

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