Fury, l’univers « crépusculaire » de Marie Quéau

29 novembre 2025   •  
Écrit par Marie Baranger
Fury, l'univers « crépusculaire » de Marie Quéau
Sans titre #90, Campus Univers Cascades, 2023, extrait de la série Fury, Courtesy Galerie Les filles du calvaire, Paris © Marie Quéau / ADAGP, Paris, 2025
une main avec un gant qui se sert
Sans titre #122, Campus Univers Cascades, 2024, extrait de la série Fury, Courtesy Galerie Les filles du calvaire, Paris © Marie Quéau / ADAGP, Paris, 2025

Jusqu’au 8 février 2026, Marie Quéau, cinquième lauréate du prix Le Bal/ADAGP de la Jeune Création, présente Fury. Dans cette exposition multimédia, elle explore la limite de soi et la notion de seuil à travers les gestes des cascadeur·ses, des apnéistes ou des acteur·ices en transe de motion capture.

La tension est palpable, les respirations sont saccadées. Dans la pénombre, Marie Quéau nous invite dans Fury, un monde où tout se joue dans les interstices. Cinquième lauréate du prix Le Bal/ADAGP de la Jeune Création, l’artiste française interroge ce qui se passe dans le creux, à la frontière entre le documentaire et la fiction, au moment où le corps bascule – littéralement. « Ce prix a pour vocation à accompagner les artistes. Durant deux ans, nous participons ensemble à la chaîne complète de production, de la maturation du projet à la gestation, jusqu’à la matérialisation d’une exposition et d’un ouvrage », explique Diane Dufour, fondatrice et directrice artistique du Bal. Cette cinquième matérialisation du prix se traduit en une exposition qui se tient jusqu’au 8 février 2026 et en une publication coéditée par Le Bal et Roma Publications. Fury – dont Marie Quéau tire le titre du film Alien 3 de David Fincher – est une compilation de recherches minutieuses, d’images récoltées et accumulées dans un carnet, et de rencontres avec celles et ceux qui explorent les limites de leurs corps. Elle a suivi, durant plusieurs années, des apprenti·es cassadeur·ses qui apprennent à appréhender leurs peurs, des apnéistes naviguant entre la profondeur et l’élévation, des acteur·ices en motion capture ou des adeptes des fury room – espace prévu pour défouler sa colère en cassant de la vaisselle ou de matériel électronique. « J’ai en quelque sorte cartographié ces lieux où les corps sont soumis à des conditions extrêmes. Du réel, j’ai créé un monde parallèle dans lequel le corps vacille, entre le froid et le chaud, l’humide et le sec », raconte Marie Quéau. 

des jambes de cascadeurs en feu
Sans titre #36, Action Training Productions, 2018, extrait de la série Fury, Courtesy Galerie Les filles du calvaire, Paris © Marie Quéau / ADAGP, Paris, 2025
une personne assise avec une tenue et des gants pour des cascades qui impliquent le feu
Sans titre #55, Action Training Productions, 2020, extrait de la série Fury, Courtesy Galerie Les filles du calvaire, Paris © Marie Quéau / ADAGP, Paris, 2025
Portrait d'une personne avec les doigts sur les yeux.
Sans titre #111, Campus Univers Cascades, 2024, extrait de la série Fury, Courtesy Galerie Les filles du calvaire, Paris © Marie Quéau / ADAGP, Paris, 2025.

De l’autre côté du seuil

Après quatre minutes de vidéo qui alterne apnéistes dans une piscine, éléments issus de son carnet de recherches – point de départ du scénario « Fury » – et vidéos de surveillance en accéléré de personne s’adonnant à la rage dans des fury rooms, nous pénétrons dans un espace immersif. Les tirages, allongés au sol, accrochés au mur et suspendus au plafond, oppressent, mais avant tout fascinent. Les corps brûlent, gèlent, tombent, sont parsemés de capteurs. Entre le noir et blanc, le rouge du feu et le bleu de la glace se rencontrent. La discorde semble régner, pourtant chaque geste est contrôlé et saisit par Marie Quéau avec une précision quasi menaçante. Le gel qui enduit les tenues des cascadeur·ses reluit, le sable recouvre les corps, la douleur est dominée. « Nous avons pensé un univers dans lequel on s’immerge : ce qui doit réfléchir réfléchit, ce qui doit briller brille, et ce qui doit rester dans une tension basse l’est », poursuite Diane Dufour, en évoquant la scénographie. Dans le coin de la pièce, un grand tirage interpelle : un vidéogramme. Il est baigné dans une lumière artificielle. « On y voit deux cascadeurs, indique la photographe. L’un est au bord de la fenêtre, sur le point de chuter, et l’autre le regarde, pour apprendre, le soutenir, lui apporter une confiance. Le second tombera ensuite. Et j’ai saisi de moment où on ne sait pas si le corps va tomber. La solarisation crée un effet de miroir, une porte vers un monde différent, celui de l’autre côté du seuil », intervient Marie Quéau, qui s’attache à ne jamais le traverser.

L’œuvre « crépusculaire » de Marie Quéau, comme la définit Diane Dufour, interroge nos perceptions, ouvre un espace de gêne, de liberté, de quiétude et d’inquiétude. Pourquoi l’être humain cherche-t-il à toujours se dépasser, quitte à frôler la mort ? Est-ce une façon de se sentir vivant·e, d’avoir la main sur son chaos intérieur ? L’artiste ne répond à aucune de ces questions, laissant chacun·e se confronter à ses propres tensions, ses propres furies.

Planche de carnet avec des images collées
Cahier personnel Fury, Courtesy Galerie Les filles du calvaire, Paris © Marie Quéau / ADAGP, Paris, 2025
Un torse qui se sert
Sans titre #103, Campus Univers Cascades, 2024, extrait de la série Fury, Courtesy Galerie Les filles du calvaire, Paris © Marie Quéau / ADAGP, Paris, 2025
une télévision qui se fait détruire
Sans titre #138 still 3, Rage Room Masse Attaque, 2025, extrait de la série Fury, Courtesy Galerie Les filles du calvaire, Paris © Marie Quéau / ADAGP, Paris, 2025
Roma Publication et Le Bal
Texte indédit de Guillaime Blanc-Marianne
130 pages
29 €
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