« Nothing’s Coming Soon » : Clay Maxwell Jordan saisit la beauté absolue de la condition humaine

30 mai 2023   •  
Écrit par Anaïs Viand
« Nothing’s Coming Soon » : Clay Maxwell Jordan saisit la beauté absolue de la condition humaine

Guidé par la croyance bouddhiste, Clay Maxwell Jordan photographie le temps qui passe et la décomposition avec beaucoup de grâce. Dans sa monographie intitulée Nothing’s Coming Soon, le photographe américain nous emporte au sud des États-Unis auprès de sujets isolés. Une belle réflexion sur la condition humaine.

Une murale décrépie, un squelette suspendu à un fil à linge, et un chien, heureux, en plein saut. Dans son ouvrage Nothing’s Coming Soon, Clay Maxwell Jordan photographie aussi des hommes et des femmes qu’il croise au cours de ses promenades. « Celle qui porte une robe bleue avait perdu son mari dans le centre commercial, elle l’attendait à l’entrée. Quant à cet homme cul-de-jatte, il utilisait une prise à l’extérieur d’un restaurant pour recharger son téléphone portable. J’aime son tatouage “Qui est l’idiot maintenant ?”. Et concernant ce couple grimaçant, je dois préciser que le chien tenu par la femme est une peluche », commente le l’artiste américain. De façon aléatoire et intuitive, il photographie des individus et des objets isolés dans l’état de Géorgie, aux États-Unis. Prolifique, il se remet au hasard, et shoote, inlassablement. C’est d’ailleurs grâce au hasard qu’il se prend de passion pour le 8e art. « Au milieu des années 2000, je fréquentais une femme qui travaillait dans une librairie. Un jour, en attendant qu’elle débauche, je me suis perdu dans le rayon photographie. Cela a déclenché une fascination et un amour pour les livres photos. Et puis, j’ai finalement sauté le pas : collectionner les ouvrages ne me suffisait plus, j’ai commencé à réaliser mes propres images. Aujourd’hui, je ne pourrai pas expliquer pourquoi je pratique… Tout ce qui attire mon attention mérite d’être documenté. Une fois que j’ai accumulé assez d’images, je les édite et les séquences délibérément pour souligner certains thèmes et préoccupations. Peut-être le 8e art est-il un exutoire expliquant mes penchants voyeuristes ? ».

© Clay Maxwell Jordan© Clay Maxwell Jordan

Contrecarrer le matérialisme sordide

C’est aussi grâce au hasard qu’un jour d’hiver, il y a quelques années, Clay Maxwell Jordan s’est arrêté sur la route qui le menait à Athens, en Géorgie, pour photographier une vieille maison. La Foster-Thomason-Miller. Construite en 1883, la demeure avait été inspirée par une conférence intitulée « The House beautiful », donnée par Oscar Wilde en 1882. Dans cette prise de parole, ce dernier expliquait comment construire une maison à l’esthétique séduisante. « Quel fantôme de Wilde a réveillé Jordan lorsqu’il s’est arrêté pour photographier la belle maison décrépie ? » s’interroge Alexander Nemerov dans l’essai venant accompagner les vagabondages du photographe. « Je ne connaissais rien de l’origine de cette maison avant de parcourir ses mots », confie l’artiste qui a pourtant lu plusieurs des œuvres du romancier, dramaturge, et poète irlandais. « J’adore l’idée qu’on se fait de Wilde : un esthète désinvolte et intellectuel, lanceur d’aphorismes, remettant en question plusieurs statu quo. J’aimerais qu’il y ait plus de Wilde de nos jours…»

Aux côtés de Clay Maxwell Jordan, Alexander Nemerov, et Oscar Wilde, on s’assure d’une chose : l’expérience de l’art peut éveiller chez le·a regardeur·se de nouvelles possibilités, de nouvelles manières d’être, et de nouveaux modes de perception. À leur manière, tous trois s’accordent à dire que « l’artiste et l’amour du beau sont nécessaires pour tempérer et contrecarrer le matérialisme sordide de l’époque ». Inspiré par le concept bouddhiste selon lequel la vie n’est que souffrance, le photographe nous plonge dans le moment présent, face aux imperfections de la vie, aux choses vieillissantes, et nous invite à les accepter et les aimer comme telles. « Il a su voir des beautés dans toutes les destructions de la beauté. Il est devenu un connaisseur de poussières d’étoiles brisées », précise Alexander Nemerov dans son texte. Si Clay Maxwell Jordan peine à définir la beauté, il est certain de plusieurs évidences : « la rencontre avec la beauté accélère le pouls, réaligne les sens, et renvoie aux merveilleuses et étonnantes prouesses de l’imagination. La beauté est un répit dans ce monde régi par les publicités. Il suffit de parcourir une grande artère de n’importe quelle ville américaine pour réaliser que la beauté n’existe pas, et qu’il vaut la peine d’en créer d’autres ». Son ouvrage à la couverture rose pâle n’est pas un conte de fées, mais plutôt un récit de vie où la finitude des éléments et des êtres devient un sublime fil rouge. Son ouvrage Nothing’s Coming Soon illustre ainsi la célèbre citation d’Oscar Wilde : « La beauté est dans les yeux de celui qui la regarde ».

 

Nothing’s Coming Soon, Fall Line, 94 p, $65.00

© Clay Maxwell Jordan© Clay Maxwell Jordan
© Clay Maxwell Jordan© Clay Maxwell Jordan

© Clay Maxwell Jordan

© Clay Maxwell Jordan
© Clay Maxwell Jordan© Clay Maxwell Jordan
© Clay Maxwell Jordan© Clay Maxwell Jordan

© Clay Maxwell Jordan

Explorez
Résistances en images : Agnès Dherbeys de la Corée à l’Asie du Sud-Est
© Agnès Dherbeys/MYOP
Résistances en images : Agnès Dherbeys de la Corée à l’Asie du Sud-Est
De Katmandou à Séoul, Agnès Dherbeys a parcouru l’Asie pour documenter des mouvements sociaux, des combats politiques et des vies souvent...
13 mars 2026   •  
Écrit par Costanza Spina
Malick Sidibé célébré par Reporters sans frontières
© Malick Sidibé
Malick Sidibé célébré par Reporters sans frontières
Pour son 81e album photographique, Reporters sans frontières, l’association pour la liberté de la presse, met à l’honneur l’ouvrage de...
05 mars 2026   •  
Sélection Instagram #547 : sororité, joie et liberté
© maximeimbert / Instagram
Sélection Instagram #547 : sororité, joie et liberté
À l'approche du 8 mars, notre sélection Instagram célèbre les femmes par le prisme de l'amitié, de l'insouciance et de la...
04 mars 2026   •  
Les coups de cœur #576 : Paulina Korobkiewicz et Andreas Hammer
© Paulina Korobkiewicz
Les coups de cœur #576 : Paulina Korobkiewicz et Andreas Hammer
Paulina Korobkiewicz et Andreas Hammer, nos coups de cœur de la semaine, documentent des aspects du monde dans des approches distinctes....
02 mars 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Les coups de cœur #577 : Camila Mormandi et Bade Fuwa
© Bade Fuwa
Les coups de cœur #577 : Camila Mormandi et Bade Fuwa
Pour Camila Mormandi et Bade Fuwa, nos coups de cœur de cette semaine, la photographie est tactile. Proches des peaux et des textures...
Il y a 9 heures   •  
Écrit par Ana Corderot
Les images de la semaine du 9 mars 2026 : poétiser le réel
© Claire Amaouche
Les images de la semaine du 9 mars 2026 : poétiser le réel
C'est l'heure du récap' ! Cette semaine, les images s'aventurent dans le réel en essayant d'en extraire des parts insoupçonnées.
15 mars 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Théo Schornstein : le soupir des fleurs comme rempart au temps 
© Théo Schornstein
Théo Schornstein : le soupir des fleurs comme rempart au temps 
Entre abstractions chromatiques et textures organiques, le photographe, directeur artistique et réalisateur de motion design Théo...
14 mars 2026   •  
Le centre photographique de Rouen annonce le nom des quatre lauréats
© Emma Tholot
Le centre photographique de Rouen annonce le nom des quatre lauréats
Le centre photographique de Rouen Normandie a annoncé le nom des quatre personnes lauréates du programme FRUTESCENS 2026. 
13 mars 2026   •