Dans l’œil de Pablo Saavedra de Decker : le bonheur d’être seul dans sa tête

Dans l’œil de Pablo Saavedra de Decker : le bonheur d’être seul dans sa tête
Le général Augusto Pinochet portant le cercueil du gouverneur de la province de Santiago, Carol Urzúa, Santiago, Chili, 31 août 1983 © Marie-Laure de Decker
PabloSaavedradeDecker
Fils de Marie-Laure de Decker
« Elle disait que c’est la première fois de sa vie où elle s’est rendu compte de la chance d’être seule dans sa tête, du bonheur que personne ne puisse lire ses pensées. »

Cette semaine, nous vous plongeons dans l’œil de Pablo Saavedra de Decker. À l’occasion de la rétrospective que la Maison européenne de la photographie consacre à Marie-Laure de Decker, son fils nous révèle les secrets d’un des tirages exposés jusqu’au 28 septembre 2025. 

En ce moment même, la MEP consacre une importante rétrospective à l’œuvre de Marie-Laure de Decker. Après être parvenue à s’imposer dans un milieu au sein duquel peu de femmes évoluaient alors, la photojournaliste a élaboré un corpus de plus de 20 000 images faisant dialoguer l’histoire et l’intime. À l’époque, elle a ainsi su se distinguer de ses pairs en plaçant l’être humain au cœur de sa pratique. Celles et ceux qui posaient pour ses portraits vivaient dans des zones de conflits ou des terrains de luttes sociales. Parfois, il s’agissait de personnes d’origine modeste travaillant dans des filatures de coton, des mines ou des usines. D’autre fois, des figures connues, appartenant au monde de l’art ou encore à la politique, apparaissaient sur ses clichés. Qu’importe ses modèles, la photographe portait toujours le même regard sensible sur l’existence. Aujourd’hui, son fils, Pablo Saavedra de Decker, qui s’occupe de ses archives, nous raconte les dessous d’un tirage historique, réalisé au Chili.

L’assassinat du gouverneur de Santiago

« Cette image résonne beaucoup en moi. Quand j’avais six mois, mes parents sont partis au Chili. Mon père venait de là-bas. Il avait passé quatre ans dans les camps de concentration qui se trouvent dans le nord, dans le désert. Il avait été torturé pendant trois mois. Après cela, il est devenu chef de la branche armée du Mouvement de gauche révolutionnaire chilien (MIR) en EuropeÀ ce moment-là, ce parti politique a d’envoyé des militants sur place pour perpétrer des actions. L’une d’elles consistait en l’assassinat du gouverneur de Santiago qui, six mois auparavant, lors d’une manifestation, avait fait tuer une soixantaine de personnes. En représailles, le MIR a décidé de l’exécuter. Depuis la France, ils ont organisé l’attentat contre ce militaire. 

Sur la photo que l’on voit ici, prise par Marie-Laure, Pinochet porte le cercueil de ce gouverneur. Elle disait que c’est la première fois de sa vie où elle s’est rendu compte de la chance d’être seule dans sa tête, du bonheur que personne ne puisse lire ses pensées. Si l’on résume, là, elle a immortalisé l’un des pires dictateurs de l’histoire de ces cinquante dernières années en train de porter le cercueil d’un homme qui a été assassiné par le père de son enfant.

Je suis donc issu de ces deux personnes, qui sont des gens très engagés dans la lutte. Si le photographe avait été mon père, je ne pense pas que j’aurais eu le même élan pour partager ce travail, mais leur combat me donne des ailes, me porte. Tout ce que j’ai à faire autour de cette archive est finalement quelque chose d’extrêmement aisé, de très léger. C’est un honneur pour moi de montrer au monde qui était ma mère, qui était cette femme. »

À lire aussi
Marie-Laure de Decker à la MEP : le regard sensible d’une photojournaliste
Valéry Giscard d’Estaing devant sa télévision, le soir de son élection comme président de la République française, Paris, 19 mai 1974 © Marie-Laure de Decker
Marie-Laure de Decker à la MEP : le regard sensible d’une photojournaliste
Jusqu’au 28 septembre 2025, l’œuvre de Marie-Laure de Decker s’expose à la Maison européenne de la photographie. Au fil de sa carrière…
23 juin 2025   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Dans l'œil de Toni Monné Campañà : porter l’espoir dans le chaos de la guerre civile
Milicienne sur une barricade au carrefour des Ramblas et de la Calle Hospital, 25 juillet 1936 © Arxiu Campañà
Dans l’œil de Toni Monné Campañà : porter l’espoir dans le chaos de la guerre civile
Cette semaine, plongée dans l’œil de Toni Monné Campañà, petit-fils du photographe Antoni Campañà. Jusqu’au 24 septembre 2023, le…
14 août 2023   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Explorez
Résistances en images : Agnès Dherbeys de la Corée à l’Asie du Sud-Est
© Agnès Dherbeys/MYOP
Résistances en images : Agnès Dherbeys de la Corée à l’Asie du Sud-Est
De Katmandou à Séoul, Agnès Dherbeys a parcouru l’Asie pour documenter des mouvements sociaux, des combats politiques et des vies souvent...
Il y a 4 heures   •  
Écrit par Costanza Spina
Malick Sidibé célébré par Reporters sans frontières
© Malick Sidibé
Malick Sidibé célébré par Reporters sans frontières
Pour son 81e album photographique, Reporters sans frontières, l’association pour la liberté de la presse, met à l’honneur l’ouvrage de...
05 mars 2026   •  
Sélection Instagram #547 : sororité, joie et liberté
© maximeimbert / Instagram
Sélection Instagram #547 : sororité, joie et liberté
À l'approche du 8 mars, notre sélection Instagram célèbre les femmes par le prisme de l'amitié, de l'insouciance et de la...
04 mars 2026   •  
Les coups de cœur #576 : Paulina Korobkiewicz et Andreas Hammer
© Paulina Korobkiewicz
Les coups de cœur #576 : Paulina Korobkiewicz et Andreas Hammer
Paulina Korobkiewicz et Andreas Hammer, nos coups de cœur de la semaine, documentent des aspects du monde dans des approches distinctes....
02 mars 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Résistances en images : Agnès Dherbeys de la Corée à l’Asie du Sud-Est
© Agnès Dherbeys/MYOP
Résistances en images : Agnès Dherbeys de la Corée à l’Asie du Sud-Est
De Katmandou à Séoul, Agnès Dherbeys a parcouru l’Asie pour documenter des mouvements sociaux, des combats politiques et des vies souvent...
Il y a 4 heures   •  
Écrit par Costanza Spina
Claire Amaouche et les évocations d’une errance
© Claire Amaouche
Claire Amaouche et les évocations d’une errance
Publié chez Zoetrope, De tous les chemins sauvages imagine une errance poétique dans une nature indomptée. Un périple jusqu’aux paysages...
12 mars 2026   •  
Écrit par Lou Tsatsas
L'agenda de la semaine : 5 expositions à ne pas rater !
© Irène Jonas
L’agenda de la semaine : 5 expositions à ne pas rater !
Cette semaine, les photographes nous invitent à repenser notre lien sensible et poétique avec les espaces et les éléments qui nous...
11 mars 2026   •  
La sélection Instagram #548 : natures mortes
© celinesaby
La sélection Instagram #548 : natures mortes
Cette semaine, nos photographes de la sélection Instagram s’emparent du genre classique de la nature morte pour le réinventer de fond en...
10 mars 2026   •