« Religion, rugby, célébration, brutalité. Des mois d’observation condensés en quelques heures d’affrontements.

02 octobre 2018   •  
Écrit par Anaïs Viand
« Religion, rugby, célébration, brutalité. Des mois d’observation condensés en quelques heures d'affrontements.

Le couple de photographes espagnols Cristina Aldehuela & Jordi Perdigó s’intéresse aux religions et à la manière dont les traditions impactent nos sociétés. Ils présentent à Lille, à l’occasion de Sportfoto, leur projet Lelo burdi, consacré à un sport traditionnel et violent pratiqué en Géorgie. Un récit de société poignant. Entretien.

Fisheye : Qu’est-ce que la photographie représente pour vous ?

Cristina Aldehuela : La photographie a changé ma façon de vivre. Elle est un moyen de donner la parole aux gens et d’exprimer nos émotions. La photographie permet aussi de vivre de nouvelles expériences, de connaître et comprendre le monde.
Jordi Perdigó : J’aime raconter des histoires, découvrir de nouveaux lieux et rencontrer de nouvelles personnes. En photographiant, je peux réaliser tout cela. Je considère le 8ᵉ art comme étant une clé qui ouvre toutes les portes.

Quelle approche photographique défendez-vous ?

Cristina Aldehuela : J’aime parler aux gens avant de les photographier. J’essaie autant que possible de connaître mes sujets avant les shooting. Je ne veux pas que mes modèles sentent que je suis une intruse dans leur vie. Il s’agit de les mettre le plus à l’aise possible.
Jordi Perdigó : je développe une approche  différente selon chaque histoire. Parfois je n’ai que cinq minutes pour réaliser mes projets, parfois, des mois. Il faut s’adapter à chaque situation. Je suis certain d’une chose. Je veux que mes images fassent bouger les gens, qu’ils leur fassent ressentir quelque chose… Je ne m’intéresse pas du tout à la photographie de portrait ou aux photos arrangées, j’aime montrer le monde tel qu’il est devant moi.

Pouvez-vous présenter brièvement votre série Lelo burti ?

Nous avons réalisé Lelo Burti (ndlr lélo bourti en français)en mai 2014. Il s’agit d’une histoire qui combine la religion, le sport et les traditions locales géorgiennes. C’est un récit qui fonctionne à plusieurs niveaux. Il a le « facteur wow » associé à la violence du sport, et une lecture anthropologique des traditions d’un pays spécifique. Nous vivions en Géorgie à ce moment-là. Pâques approchait et on se demandait quelles étaient les traditions pratiquées durant cette fête religieuse. En Espagne, beaucoup d’activités sont organisées durant cette période et la Géorgie nous semblait si religieuse…Nous nous sommes renseignés sur de potentiels rendez-vous similaires. Des Géorgiens nous ont raconté le récit associé à un petit village, Shukhuti, situé dans l’ouest du pays : le jeu du lélo burti , pratiqué le dimanche de Pâques.

© Cristina Aldehuela & Jordi Perdigó

Quel est ce sport mystérieux ?

Une fois par an – le dimanche de Pâques – deux équipes de deux villages du sud-ouest de la Georgie s’affrontent. L’objectif ? Apporter le ballon fabriqué le matin même, jusqu’au ruisseau de son village. Il est déposé comme offrande sur la tombe d’une personne disparue. Il n’y a pas vraiment de règle et tous les coups sont permis. C’est une tradition ancienne dont personne ne connaît vraiment les origines. Certains racontent que c’est un moyen de commémorer les combats menés contre les Russes durant le 19ᵉ siècle. D’autres y voient les prémices du rugby moderne. Pour nous, le lélo burti est le résumé parfait de notre expérience en Géorgie. Religion, rugby, célébration, amitié, brutalité. Des mois d’observation condensés en quelques heures d’affrontements.

Qu’est-ce que vous témoignez de la société avec ces images ?

Nous voulions montrer l’importance de la tradition. Le lélo Bourti n’est pas qu’une tradition sportive locale, elle est un rendez-vous essentiel pour les habitants du village. Tous attendent le match avec impatience. Si la victoire permet d’honorer leurs amis et leur famille décédés, il s’agit-là d’un évènement qui fédère.

Quelles sont les sources d’inspiration pour cette série ?

Les photographes qui nous ont inspirés pour cette série sont les mêmes qui nous guident dans nos projets personnels. Nos favoris ? Gilles Peress et son œuvre iranienne, le livre España Oculta de García Rodero, les images de guerre signées James Nachtwey et les clichés de rue d’Alex Webb pour n’en citer que quelques-uns.

 

Que vous a appris ce projet ?

Lelo Burti

est notre premier projet en duo. Sur place, nous avons travaillé en solo. Si la photographie se pratique en solitaire, il nous a fallu apprendre à travailler en équipe.
C’est au moment de l’éditing que le véritable travail de coopération commence. Ce n’est pas facile et cela implique beaucoup de va-et-vient. Mais en même temps, toute cette discussion ne fait qu’améliorer les images finales. Car chaque image doit être justifiée et expliquée. En menant ce travail en duo, nous avons gagné en patience et nous avons appris à travailler en équipe. Et ce n’est pas toujours évident de travailler avec son compagnon.
Et puis, en tant que photographes documentaires, nous sommes convaincus d’une chose : que nous devons faire l’histoire après l’avoir vécue. Alors qu’aujourd’hui, la tendance est plutôt contraire : les gens veulent documenter les histoires qu’ils ont en tête ou qu’ils ont repérées sur Internet, sans jamais les voir.

Un match de lélo bourti  doit marquer les esprits, souhaitez-vous partager un souvenir précis avec nous ?

Cristina Aldehuela : Un jour, alors que je promenais dans un cimetière pour réaliser quelques clichés, j’ai rencontré un jeune homme qui se recueillait près d’une tombe. Même s’il ne parlait pas un mot d’anglais, il a réussi à m’indiquer où étaient enterrés ses parents, décédés dans un accident de voiture. Pendant un moment, j’ai pensé à ma famille et à mes parents. Et puis, le garçon a sorti une bouteille d’un alcool fort et fait maison. Nous avons bu quelques verres en l’honneur de sa famille. Il a versé le reste sur le sol, là où se trouvaient ses parents. Aujourd’hui encore, je pense à ce moment. J’étais une étrangère et il a décidé de partager ce moment spécial avec moi.
Jordi Perdigó : J’ai quant à moi été frappé par l’attitude des gens qui ont joué ce match. 30000 hommes constitués en mêlée s’affrontent pour un ballon. Des gens blessés, des hommes qui crient et pleurent et des voisins qui jouent les supporters. Et en même temps, on observait une camaraderie entre eux. J’ai vécu un moment spécial, tout comme eux.

Pourriez-vous résumer cette série en trois mots clés ?

Passion, brutalité, communautaire.

 

© Cristina Aldehuela & Jordi Perdigó © Cristina Aldehuela & Jordi Perdigó © Cristina Aldehuela & Jordi Perdigó

© Cristina Aldehuela & Jordi Perdigó © Cristina Aldehuela & Jordi Perdigó © Cristina Aldehuela & Jordi Perdigó

© Cristina Aldehuela & Jordi Perdigó

Explorez
Rencontres d'Arles 2026 : les coups de cœur de la rédaction
Dana Steichen, M. Steichen est surpris par Mme Steichen en train de croiser un delphinium blanc avec un delphinium violet foncé afin d'augmenter la taille des fleurs de la variété blanche, Umpawaug Farm, Connecticut, États-Unis, 1938 Collection Spuerkeess. © 2026 The Estate of Edward Steichen / Artists Rights Society (ARS), New York.
Rencontres d’Arles 2026 : les coups de cœur de la rédaction
La semaine d'ouverture vient de se clôturer, mais le festival, quant à lui, sera bien présent tout l'été, et ce, jusqu'au 4 octobre...
13 juillet 2026   •  
Mallory Lowe Mpoka élue lauréate du prix de la photo Madame Figaro
© Mallory Lowe Mpoka, In the Weft of Memory [Dans la trame de la mémoire] (détail), Musée des Beaux-Arts du Canada, Ottawa, 2025, tissage jacquard et perles de verre Avec l’aimable autorisation de l’artiste.
Mallory Lowe Mpoka élue lauréate du prix de la photo Madame Figaro
Le prix de la photo Madame Figaro, dédié aux femmes photographes émergentes, soutenu par Kering, a récompensé, à l’occasion des...
11 juillet 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Le prix Dior de la photographie attribué à Akari Takenobu
Threshold © Akari Takenobu, pour Christian Dior Parfums
Le prix Dior de la photographie attribué à Akari Takenobu
Initié en 2018 par Christian Dior Parfums, en partenariat avec LUMA Arles et l’École nationale supérieure de la photographie (ENSP) le...
10 juillet 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Émotions et mémoire brute à la Fisheye Gallery d’Arles
© Li Hui
Émotions et mémoire brute à la Fisheye Gallery d’Arles
Cet été, la Fisheye Gallery, rouvre ses portes à Arles, avec deux expositions sous le commissariat de Tess Druot. La première réunit...
09 juillet 2026   •  
Écrit par Deng Qiwen
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Jordan Beal : Martinique (re)générée
© Jordan Beal
Jordan Beal : Martinique (re)générée
Avec Linéaments, Jordan Beal dévoile une Martinique générée par l'IA. Travaillant à partir d'images existantes, il explore un territoire...
Il y a 3 heures   •  
Écrit par Anaïs Viand
La nuit américaine racontée par Laila Hida
Sange Khara, 2025 © Laila Hida
La nuit américaine racontée par Laila Hida
"Comment renouveler les imaginaires stéréotypés par l’art, l’histoire et le cinéma ?" C’est à cette question que Laila Hida tente de...
18 juillet 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Méditerranée. Est-ce là que l’on habitait ? : Anne-Lise Broyer
© Anne-Lise Broyer
Méditerranée. Est-ce là que l’on habitait ? : Anne-Lise Broyer
Sur les traces des déplacements de populations, des fractures et de l'histoire antique, Anne-Lise Broyer dépose son regard. Un travail...
17 juillet 2026   •  
Écrit par Thomas Andrei
Au Palais de la Porte Dorée, l'art dénonce les discriminations
Jane Evelyn Atwood, La boxe féminine, 2000 FNAC 2000-208 Collection du Centre national des arts plastiques © Jane Evelyn Atwood
Au Palais de la Porte Dorée, l’art dénonce les discriminations
Le musée de l’Histoire de l'immigration au Palais de la Porte Dorée présente son exposition jusqu'au 23 août 2026.
16 juillet 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin