Robert Frank, portrait réédité de l’Amérique

13 décembre 2018   •  
Écrit par Maria Teresa Neira
Robert Frank, portrait réédité de l'Amérique

En 1953, Robert Frank, prend la route et traverse les États-Unis, grâce à une bourse de la Fondation Guggenheim. Il dresse le portrait de l’Amérique et réalise un ouvrage, Les Américains. Paru pour la première fois en 1958, le livre vient d’être réédité aux éditions Delpire.

Triste, pervers et subversif. C’est ainsi qu’a été reçu le livre Les Américains paru pour la première fois en 1958. Robert Frank, né à Zurich en 1924, avait dressé le portrait de l’Amérique dans toute sa réalité amère. « Vous regardez ces photos, et à la fin vous ne savez plus du tout quel est le plus triste des deux, un jukebox ou un cercueil », écrivait Jack Kerouac dans la préface du livre. Le mythe du rêve américain était bouleversé. L’ouvrage se compose de photographies prises à la volée, parfois floues, et souvent décentrées. Soixante ans après sa sortie, Les Américains demeure une œuvre devenue culte. L’ouvrage reparaît chez Delpire dans une édition revue et corrigée par Robert Frank lui-même. L’auteur de On the road, moteur de la beat generation, révèle l’atmosphère du livre dans sa préface. « Cette impression démente en Amérique quand le soleil brûle les rues et que la musique sort du juke box ou d’un enterrement tout proche », annonce Kerouac. Texte et images illustrent l’errance d’une société convulsée entre le puritanisme et l’obscénité, la pauvreté et les excès.

Seul dans une vieille voiture, Robert Frank scrute le visage caché du pays des rêves et des libertés. Il cueille sur la route des fragments de lieux et des scènes de vie ordinaires. En plein mouvement beat, il erre, recueille des stoppeurs dans sa voiture et se pose dans les relais routiers. Il visite les casinos de Nevada, arpente les rues de Chicago et les déserts en Arizona, et assiste à des funérailles comme à des meetings politiques. Au fil des pages, se succèdent un juke-box dans un bar en Caroline du Sud, une autoroute infinie au Nouveau-Mexique, des urinoirs à Memphis, un cinéma drive-in et des travailleurs des usines à Detroit. Ce road film en images tisse la trame de cet ouvrage.

© Delpire

Une photographie « tellement américaine »

« Voilà comment nous sommes dans la vie réelle et si ça vous plaît pas j’en ai rien à faire car je vis ma vie comme je l’entend et puisse Dieu nous bénir tous, p’t-être… ». 

Tel est le discours que pourraient tenir les protagonistes de Les Américains. C’est dans toute leur crudité que les scènes sont capturées par le photographe suisse. « Les visages ne promeuvent ni critiquent », commente Kerouac. Robert Frank crée une nouvelle forme de photographie vernaculaire et redéfinit, comme le firent les auteurs de la beat generation, une image de la société américaine non idéalisée. Il donne à voir les marginaux, les espaces vides, la pauvreté, l’avidité et les excès. Et il le fait toujours sous un regard délicat et poétique, teinté de mélancolie. Lorsque Kerouac formulait pour la première fois le terme « beat », il pensait à un jeu de mots. Il évoquait le sens littéral de l’argot anglais « cassé », référant à une génération perdue, et le mot français « béat », désignant un mouvement de poètes et d’idéalistes. « Robert Frank, suisse, discret, gentil, avec ce petit appareil qu’il lève et déclenche d’une main a su tirer du cœur de l’Amérique un poème triste sitôt transposé sur pellicule, trouvant ainsi sa place parmi les poètes tragiques du monde ». Les Américains est un livre qui a marqué l’histoire de la photographie, comme l’opinion que les Américains ont d’eux-mêmes. Jack Kerouac vous aura prévenu : « Celui qu’aime pas ces images-là aime pas la poésie, vu ? » 

 

Les Américains, Delpire, 35 €, 180 pages

Introduction de Jack Kerouac (nouvelle traduction par Brice Matthieussent)

© Robert Frank

© Robert Frank © Robert Franck © Robert Franck

© Robert Frank

Explorez
Les Franciscaines : Valérie Belin et les choses entre elles qui échappent
Sans titre, (série Bodybuilders II), 2000, épreuve gélatino-argentique, 100x80cm. © Valérie Belin
Les Franciscaines : Valérie Belin et les choses entre elles qui échappent
Jusqu’au 28 juin 2026, l’établissement culturel de Deauville Les Franciscaines accueille Les choses entre elles . Une rétrospective du...
28 janvier 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Flore Prebay : Ce qui s'efface, ce qui demeure
© Flore Prebay
Flore Prebay : Ce qui s’efface, ce qui demeure
Avec Deuil Blanc, Flore Prébay réalise une réponse plastique et poétique à la disparition progressive de sa mère, atteinte de la maladie...
22 janvier 2026   •  
Écrit par Anaïs Viand
Oleñka Carrasco et La Chica remportent le prix Swiss Life à 4 mains 2026
© Marie Docher
Oleñka Carrasco et La Chica remportent le prix Swiss Life à 4 mains 2026
Ce lundi 19 janvier, le jury du prix Swiss Life à 4 mains, qui associe photographie et musique, s’est réuni pour élire le duo lauréat de...
21 janvier 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Les coups de cœur #573 : Ninon Boissaye et Guillaume Millet
00/00/0000 - 00:00, de la série (Ni) Non © Ninon Boissaye
Les coups de cœur #573 : Ninon Boissaye et Guillaume Millet
Ninon Boissaye et Guillaume Millet, nos coups de cœur de la semaine, s’intéressent à des sujets engagés et à des moments de flottement....
19 janvier 2026   •  
Écrit par Marie Baranger
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Fleurs émancipées
© Suzanne Lafont, Nouvelles espèces de compagnie, anticipation, 2017.
Fleurs émancipées
Loin d’une approche romantique sur le « langage des fleurs » le livre Flower Power traduit une réflexion sur une écologie...
Il y a 10 heures   •  
Écrit par Eric Karsenty
Les Franciscaines : Valérie Belin et les choses entre elles qui échappent
Sans titre, (série Bodybuilders II), 2000, épreuve gélatino-argentique, 100x80cm. © Valérie Belin
Les Franciscaines : Valérie Belin et les choses entre elles qui échappent
Jusqu’au 28 juin 2026, l’établissement culturel de Deauville Les Franciscaines accueille Les choses entre elles . Une rétrospective du...
28 janvier 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Falaise, Géorgie et clubbing : nos coups de cœur photo de janvier 2026
© Lucie Bascoul
Falaise, Géorgie et clubbing : nos coups de cœur photo de janvier 2026
Expositions, immersion dans une série, anecdotes, vidéos… Chaque mois, la rédaction de Fisheye revient sur les actualités photo qui l’ont...
27 janvier 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
La sélection Instagram #543 : tous·tes en scène
© Lara Chochon / Instagram
La sélection Instagram #543 : tous·tes en scène
Cette semaine, les artistes de notre sélection Instagram s’inspirent de l’aspect cinégénique du quotidien pour créer leurs images. Tour à...
27 janvier 2026   •  
Écrit par Ana Corderot