« Si on ne veut pas de détestation de la police, la police se doit d’être exemplaire. Elle ne l’est pas »

14 janvier 2021   •  
Écrit par Fisheye Magazine
« Si on ne veut pas de détestation de la police, la police se doit d’être exemplaire. Elle ne l’est pas »

Dans la guerre des images, David Dufresne est en première ligne. Son documentaire Un pays qui se tient sage recense et questionne le problème des violences policières en France. Après un mois d’exploitation en octobre, le film, rattrapé par une actualité brûlante, doit ressortir en salles dès la réouverture des cinémas. Cet article, rédigé par Dorian Chotard, est à retrouver dans notre dernier numéro.

Fisheye : De l’affaire Benalla aux manifestations des Gilets jaunes, votre film compile des dizaines d’images de violences policières, amateurs pour la plupart. Il est saisissant de voir en un seul bloc et sur grand écran ces vidéos que l’on découvre habituellement au gré de l’actualité
 à plusieurs semaines d’intervalle…

David Dufresne : Cet effet cumulatif est recherché, car il démontre qu’il y a un système. C’est ça l’idée. Aujourd’hui, la défense de l’institution policière consiste à reconnaître les violences à demi-mot, mais à dire qu’elles ne sont pas systémiques. Regrouper ces images est une façon de dire qu’il ne s’agit pas d’une suite hasardeuse de cas, mais d’un système auquel on fait face. Cet ensemble interroge sur le recours à la force de manière disproportionnée, non nécessaire, qui va jusqu’à entraîner des mutilations chez certains manifestants.
La violence a toujours existé lors des manifestations, mais avant ce n’était pas aussi documenté, car il n’y avait tout simplement pas autant de caméras. Au cinéma, l’image est plus grande que nous, on ne peut pas détourner le regard, alors que sur les réseaux sociaux, le geste même de scroller, c’est oublier. Dans le swipe, il y a cette idée de faire glisser, de balayer l’image du doigt. Sur grand écran, ce n’est pas possible.

© Boby

La genèse de ce documentaire remonte à votre série de tweets « Allo, Place Beauvau », dans lesquels, depuis
 plus de deux ans, vous répertoriiez méthodiquement les cas de violences policières en interpellant le ministère de l’Intérieur. Pour vous, c’est un travail de journaliste, de documentariste, de lanceur d’alerte ?

Je ne dis jamais que je suis journaliste. Je l’ai été, mais je n’ai plus de carte de presse depuis dix ou quinze ans, même si, paradoxalement, « Allo Place Beauvau » est probablement ce que j’ai fait de plus journalistique dans ma vie. C’est quasiment un travail d’agence: je dis juste qui, quoi, quand, où et comment, sans ajouter aucun commentaire. Après, quand on en arrive à 50, 100 ou 200 signalements, on est déjà dans une démarche de documentaire [à la fin de l’année 2020, le compteur approche des mille signalements, ndlr]. J’ai fait du lancement d’alerte sans le savoir quelque part. Entretemps, j’ai aussi écrit un livre sur le sujet (Dernière sommation, éd. Grasset 2019).

J’avais l’idée, avec Twitter, de provoquer le débat, avec le roman, de raconter ma version personnelle de cet événement, et avec le film, de proposer un débat choral, à plusieurs voix, dans lequel je m’efface. Le point de vue du film, c’est de dire que la police n’appartient pas qu’à la police, qu’elle appartient à tout le monde et qu’on doit pouvoir en débattre entre nous, mais aussi avec elle. Il faut parler de son rôle, de son contrôle. Le film revendique un regard extrêmement critique sur la police tout en favorisant le dialogue. Je me sens proche d’une nouvelle génération de journalistes habitués à couvrir les manifs, et très défiants envers la police, car je pense qu’il est temps de décloisonner les choses. On peut remarquer que ces derniers mois, la critique de la police n’est pas venue des journalistes spécialisés dans ce domaine. J’estime que ce type de journalisme très spécialisé et très cloisonné a ses limites.

© Boby

Sorti en salles une première fois
 le 30 septembre, le documentaire
est entré en résonance directe avec l’actualité et la proposition de loi
« sécurité globale » contre laquelle vous vous êtes activement mobilisé…

Ce serait réducteur de ne voir ce documentaire qu’à travers sa médiatisation. Mais évidemment, le fait que le projet de loi « sécurité globale » et son article 24 tombent en même temps que la sortie du film, et que cette loi, si elle avait existé, aurait empêché le film, cela lui donne une grille de lecture supplémentaire. Quand j’ai découvert le fameux article 24, j’ai d’abord été très étonné car, jusqu’alors, cette demande de floutage qui avait déjà été formulée par les syndicats de police avait été rejetée à plusieurs reprises par le précédent ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner. Des propositions de loi avaient été enterrées à peine écrites. En voyant cet article, je me suis dit que la ficelle était beaucoup trop grosse. Cela fait trente ans qu’il y a des problèmes et des drames liés au maintien de l’ordre en France, notamment dans les quartiers. Il se trouve que depuis deux ou trois ans, les choses sont plus visibles, plus documentées, plus contextualisées, et qu’elles sont devenues un enjeu politique.

Le mobile de l’article 24 était de couper cette source d’images. Il ne faut jamais oublier la déclaration d’Emmanuel Macron en mars 2019 : « Ne parlez pas de “répression” ou de “violences policières”, ces mots sont inacceptables dans un État de droit. » Ce que l’article 24 sous-entend, c’est que ces images aussi sont inacceptables. Ce que ça veut dire, c’est que l’institution policière, le gouvernement et l’État font tout pour qu’il n’y ait pas d’images, et donc pas de débat jusqu’au point de changer la loi. C’est ça l’objet de l’article 24. Et attention, il ne s’agit pas que des journalistes, l’article 24 vise surtout les citoyens qui filment et publient sur les réseaux sociaux.

© Boby

Au moment où cette loi doit être votée
 au Parlement, deux images fortes vont changer la donne et peser sur les débats. D’une part, l’évacuation brutale d’un campement de migrants Place de la République le 23 novembre puis, quelques jours plus tard, la diffusion des images du passage à tabac du producteur de  rap Michel Zecler par des policiers…

La vidéo de Michel Zecler, c’est ce qui fait tout basculer, très clairement. Elle est imparable. C’est- à-dire que là, le seul argument, toujours répété, qui consiste à dire :« oui, mais quel est le contexte ? » tombe. Parce que les caméras ont tout enregistré, tout a été filmé, et tout le monde, y compris le plus farouche défenseur de la police comprend que là, l’argument de la force proportionnelle et nécessaire ne tient plus. Cette vidéo emporte tout. D’ailleurs, justement, le fait que les voisins, témoins de cette agression, se mettent à filmer n’est pas anodin non plus. Cela montre que tout le monde a compris qu’il y a un problème avec la police. Après cette vidéo, enfin, on ne met plus de guillemets à l’expression violences policières. Ces images vont jusqu’à provoquer une crise au sommet de l’État, Emmanuel Macron a été obligé de réagir.

Pourquoi le débat s’est-il autant cristallisé autour de cette expression « violences policières », alors qu’auparavant, le mot
« bavure » ne choquait personne ?

Le mot bavure sous-entend que ce n’est pas la règle, que c’est une tache. Par violences policières, on parle – ce que Macron a compris d’ailleurs – des violences faites par des policiers. Un cas de figure que le Code pénal prévoit d’ailleurs depuis longtemps, puisque la violence commise par des personnes dépositaires de l’autorité publique est une circonstance aggravante. Certains policiers s’insurgent contre l’emploi de cette expression. C’est un raccourci, mais c’est comme quand on dit « violences conjugales » : on n’est pas en train de dire que tous les maris sont violents. Mais ce que je vois, ce que je comprends, c’est que pour les policiers, il se passe en effet quelque chose d’une ampleur inattendue. C’est tout à coup cette éclosion de vidéos, de preuves, d’avocats opiniâtres, d’associations, de familles, de collectifs en quête de justice et de vérité. Je pense que les policiers se sont sentis dépassés par tout ça.

© Boby

En réaction à toute cette séquence politique, Emmanuel Macron a annoncé la tenue en janvier d’un « Beauvau de la sécurité ». C’est une victoire pour vous ?

Le fait qu’aujourd’hui la question se pose et qu’il y ait un débat national sur le rôle de la police, oui, c’est une victoire, mais on est encore en pleine bataille. Mais au moins, il y a une bataille là où il n’y en avait pas avant. Tant que la police voudra être quasiment en autogestion, on aura un problème. Prenez par exemple l’interview donnée à Brut par Emmanuel Macron. Ses déclarations restent très timides, pourtant les syndicats de police sortent immédiatement dans la rue pour protester. Il faut un véritable dialogue. Dans mon film, l’institution policière a refusé de s’exprimer. Je pense qu’elle a tort. Si on ne veut pas de détestation de la police, la police se doit d’être exemplaire. Elle ne l’est pas. Aujourd’hui, il me semble évident que ce n’est pas la police elle-même qui, seule, fera en sorte que la police soit exemplaire.

 

Cet article est à retrouver dans le Fisheye #45, en kiosque et disponible ici

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