Sophie Ebrard, dans les coulisses du porno

17 août 2017   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Sophie Ebrard, dans les coulisses du porno

Il y a deux ans, nous vous présentions dans un portfolio ce très beau travail de la photographe Sophie Ebrard, It’s just love. Des mois plus tard, nous décidions d’en publier quelques images dans notre premier livre, fisheyemagazine.fr/photobook.vol.1Nous recontactons Sophie, nous échangeons plus amplement avec elle et nous apprenons qu’elle a exposé pour la deuxième ce projet au off des Kyotographies. Jamais deux sans trois ! Nous décidons de consacrer une troisième publication à It’s just love, car la photographe ne nous avait encore jamais raconter les coulisses de ce travail. C’est désormais chose faite. Entretien.

Comment es-tu devenue photographe ? Quel est ton parcours ?

Je suis photographe depuis 7 ans seulement. Avant je travaillais dans la publicité. J’ai décidé de tout larguer. J’avais envie de faire quelque chose pour moi, qui me donne vraiment du plaisir. J’ai commencé la photographie et j’ai eu beaucoup de chance car j’ai trouvé un agent assez rapidement et j’ai pu me mettre sur des commandes qui m’ont permis de subventionner mes projets personnels. Aujourd’hui, j’en suis à un stade – comme beaucoup de photographes je pense – où j’essaye de trouver cette balance entre pouvoir bosser sur des projets un peu fous et trouver les moyens de les financer. Au bout d’un ou deux ans de photo, j’ai trouvé que je tournais un peu en rond. Je photographiais beaucoup mes amis, ma famille… J’avais envie de me pousser un peu dans mes limites et de m’intéresser à un sujet que je ne n’avais jamais photographié.

Et c’est ainsi que le porno est entré dans ta vie ?

Oui. J’avais envie depuis un moment de photographier des gens pendant l’acte sexuel. Mais c’est un peu difficile de faire ça avec ses proches… Donc j’ai eu l’idée de me rendre à une soirée échangiste assez belle au plein cœur de Londres. Ce jour là ça a été une révélation. Je n’ai pas participé mais j’étais un acteur passif. Je me rappelle de ce couple qui faisait l’amour sur un lit et c’était beau. Déjà, c’était la première fois que je voyais quelqu’un faire l’amour devant moi. Et comme si ça devait arriver, ce soir là j’ai rencontré le réalisateur de films porno  . Il se trouve que c’est un gros geek, passionné de photo et de matos. On s’est bien entendus et du coup, il m’a invité à le suivre sur le tournage d’un film dans le nord de l’Angleterre. C’était difficile de refuser ! Car le porno est un milieu très difficile d’accès et sans contact, It’s just love n’aurait jamais vu le jour.

© Sophie Ebrard
© Sophie Ebrard
© Sophie Ebrard
© Sophie Ebrard

Qu’as-tu découvert lors de ce premier tournage ?

Je me suis rendue compte assez vite que le porno c’est une industrie comme les autres. Avec ses codes, ses règles… Avec des gens qui sont passionnés par leur métier. Je pense que j’ai eu beaucoup de chance car, j’ai un côté très naïf, je crois les gens assez vite. Et pour ce projet, je n’avais pas du tout fait de recherches. Je ne connaissais pas Gazzman, en plus ce n’est pas un mec qui se montre – et surtout, ses films sont payants. Donc je ne connaissais pas du tout son travail. Or il se trouve que c’est un des meilleurs. Il fait de grosses productions et il emmène souvent les acteurs dans des endroits assez reculés, il loue une maison ou un château pendant quelques jours et il tourne trois ou quatre films différents, chacun avec un script, en fonction de l’agencement de la baraque. Je l’ai suivi pendant quatre ans sur six shoots, au Etats-Unis, en Angleterre, au Portugal, en Espagne… Et de là est née une amitié et toutes ses photos.

Qu’est-ce qui a fait que tu disposes d’autant de liberté sur les sets ?

Gazzman est devenu un copain, sa nana aussi. Il y avait un vrai climat de confiance. Ensuite, le fait que je sois une femme m’a beaucoup aidé dans mon rapport aux gens. Le réal’ me disait que les acteurs étaient contents que je sois sur les sets, parce que j’étais la seule fille qu’ils ne pouvaient pas avoir, donc ça les amusait ! Quant aux actrices, elles étaient très à l’aise avec moi, elles aimaient bien voir les photos que je prenais, je suis devenue leur copine. Tant que je ne gênais pas le déroulement des scènes, ça roulait. C’est ce que j’adore dans le métier de photographe :  intégrer des milieux qui ne sont pas les tiens, de devoir s’adapter comme un caméléon.

“C’est ce que j’adore dans le métier de photographe :  intégrer des milieux qui ne sont pas les tiens, devoir s’adapter comme un caméléon.”

Tu dépeins un milieu très professionnel et très codifié. Mais un milieu où tout de même, la passion est primordiale. En tant qu’observatrice, il ne t’est jamais arrivé d’être mal à l’aise sur un tournage ?

Alors, c’est assez chiant de voir des gens faire l’amour sur un set. C’est assez mécanique en fait. Mais il y bien eu une scène à laquelle j’assistais lors d’un tournage en Espagne… C’est la première fois que ça arrivait : un mec et deux nanas, dans une petite pièce et ils étaient vraiment en train de prendre du plaisir tous les trois et c’était incroyable ! Il y avait une véritable chimie entre eux. Du coup, on était tous assez gênés (rires).

It’s just love est-il un projet emblématique de ta démarche en général ?

Oui, on peut résumer mon ADN photographique avec ce projet : il y a de la beauté, de l’humain et de l’humour. C’est le premier sujet sur lequel j’ai travaillé en me faisant totalement plaisir ! Au départ, je ne savais pas trop ce que je voulais faire et comme les prises de vue étaient assez libres…

Quand est-ce que c’est devenu clair justement ? A quel moment ta spontanéité a cédé la place à une approche plus déterminée ?

C’est devenu clair le jour où je me suis dit que ce que je devais montrer, c’était ce que j’ai ressentais sur les sets. J’ai vraiment observé un écart entre ce que je vivais sur place et l’image assez négative que le porno renvoyait autour de moi. D’ailleurs, j’avais moi-même parfois du mal a jugé si mes photos étaient de l’art ou du porno. Il y a eu une juste distance à prendre pendant tout le projet, qui n’était pas toujours simple à rendre à l’image. Car en fait, tu t’habitues très vite à cette ambiance de travail. Le seul truc que j’avais en tête c’était ça : quelle est la limite ? Et comme je travaille argentique, je ne pouvais jamais savoir à l’avance quelle image je garderais dans ma sélection finale ou pas.

© Sophie Ebrard

Tu as utilisé quel boîtier pour ce projet ?

Un Pentax 67Mark II, un boîtier qui fait énormément de bruit. Tu vois cette photographie des trois filles qui tournent une scène un canapé vert ? Je n’ai pu faire que cette seule image car lorsque j’ai déclenché, la preneuse de son m’a regardé trop bizarrement alors je me suis barrée  (rires) !

Qu’est-ce qui était plus simple pour toi et même pour eux : les photographier pendant les scènes ou en-dehors ?

Je crois que me suis limitée moi-même. Je me souviens d’une actrice dans son bain qui venait de faire une scène et elle était épuisée… J’ai laissé tomber la photo. Il faut savoir quand même qu’ils travaillent toute la journée avec une caméra devant leur face. Et la façon dont j’utilise mon appareil photo est beaucoup moins intrusive que ce à quoi ils sont habitués. Puis quand tu es acteur ou actrice porno, tu as un côté un petit peu exhibitionniste quand même. Donc mon travail ne les dérangeait pas ! Je faisais vraiment partie des meubles.

Pour les scènes, ça m’a demandé un peu de temps pour savoir quelle démarche adopter. Souvent, je regardais comme ça se déroulait et je photographiais les positions qui me plaisaient bien. Il faut savoir aussi que généralement, il y a un photographe de plateau sur place. Il leur demandait souvent de refaire certaines scènes. J’en profitais quand il était là, autrement je ne pouvais pas manœuvrer de la sorte.

Au final, comment ton entourage professionnel a-t-il réagi à cette nouvelle démarche de ta part ?

Quand j’ai commencé à faire ce sujet, les gens me disaient, « mais pourquoi tu fais ça ? »  En fait je prenais du plaisir, je trouvais ce projet important important. On me parlait souvent de Larry Sultan et de son bouquin The Valley. Disons que j’apporte une touche plus « féminine » au sujet. Si tu le dissèque un peu, il y a beaucoup de portraits de femmes et assez peu de sexualité au final.

Il y a beaucoup de tabous sur le porno et aussi beaucoup d’a priori négatifs. Or c’est un milieu qui peut être très beau – pas du tout sale, comme beaucoup de gens peuvent le penser. En tout cas dans les milieux professionnels. Pendant quatre ans, j’ai rencontré des hommes et des femmes épanouis, passionnés par leur métier. J’ai vu de la beauté, ce que les gens n’imaginent pas. J’ai vu des gens très humains.

© Sophie Ebrard

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