Zanele Muholi : tendres portraits et féroces batailles

06 février 2023   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Zanele Muholi : tendres portraits et féroces batailles

Jusqu’au 21 mai 2023, la Maison européenne de la photographie accueille la rétrospective de Zanele Muholi, artiste et activiste. Une collection de portraits et d’expériences visuelles poignantes, nourrie par les notions d’identité, de genre et de militantisme politique.

1948, le Parti national officialise l’apartheid en Afrique du Sud. Les deux années suivantes voient passer des lois interdisant le mariage, puis toute relation sexuelle entre les personnes blanches et non blanches – une ségrégation qui s’approfondit au cours de la décennie. Les inégalités prédominent alors, les opposant·es sont arrêté·es, les révoltes réprimées. Pourtant, au cœur du pays, le combat perdure. En 1968, l’Homosexual Law Reform Fund voit notamment le jour et marque la naissance du premier mouvement gay organisé sur le territoire. Jusqu’en 1996, année de la présentation de la Constitution officielle de la République d’Afrique du Sud par Nelson Mandela, forces de l’ordre et activistes s’affrontent, révélant une formidable volonté de la part d’un peuple martyrisé : celle de ne pas être effacé.

C’est au cœur de ce combat de longue haleine que naît Zanele Muholi. Un héritage qui modèle l’auteurice, affirme ses convictions, guide sa créativité, comme un fil d’Ariane reliant toute son œuvre. Une musique sourde, mélancolique, lancinante – celle d’une souffrance et d’une injustice qu’iel s’attache à panser à l’aide du médium photographique. « Militant·e visuel·le », c’est ainsi que se décrit l’artiste non binaire. Après avoir fait ses armes au Market Photo Workshop de Johannesburg – fondé en 1989 par David Goldblatt – puis à l’université Ryerson de Toronto, iel se lance dans la production d’une œuvre profondément sensible, nourrie par ses origines comme par l’invisibilisation des minorités. En parallèle, iel poursuit son travail d’activiste en fondant le Forum for the Empowerment of Women et l’Inkanyiso, lieu dédié aux médias queer. À la fois acteurice d’un mouvement en pleine révolution et créateurice d’un corpus d’images aussi belles que fortes, Zanele Muholi ne cesse de se battre et créer pour soutenir, révéler, sublimer, la communauté LGBTQIA+ africaine.

Courtesy of the Artist and Stevenson, Cape Town:Johannesburg and Yancey Richardson, New York © Zanele Muholi

Regarder l’injustice dans les yeux

« L’Afrique du Sud est aujourd’hui l’un des pays possédant la meilleure Constitution au monde. Nous avons tous et toutes accès aux droits fondamentaux. Si d’autres nations reconnaissent les droits des personnes LGBTQIA+, nous possédons des documents officiels qui affirment ce droit », déclare l’artiste alors qu’iel nous accueille dans la première salle de l’exposition de la Maison européenne de la photographie. Et c’est une véritable célébration de l’amour queer que l’on découvre en guise d’introduction. Sur les murs, les couples se font et se défont dans une intimité réjouissante. Une excursion dans la vie privée des modèles permettant d’affirmer l’existence de ces relations, souvent pensées comme « non africaines ». « Ma mission est de réécrire une histoire visuelle queer et trans noire de l’Afrique du Sud pour sensibiliser le monde à notre résistance et à notre existence au plus fort des crimes de haine dans notre pays et ailleurs », poursuit l’auteurice. Quelques mètres plus loin, la série Only half the picture révèle la peau, le détail des corps et des cicatrices, comme une preuve des violences passées et de celles réprimées ou banalisées : crimes haineux dans les townships, viols correctifs, discriminations et violences sexistes… Et puis la douleur ordinaire de la menstruation. Ce sang synonyme de souffrance physique, mais aussi psychologique pour les personnes transgenres que Zanele Muholi n’hésite pas à capturer, et même à utiliser au cœur de ses peintures.

Place ensuite aux Brave Beauties, ces Miss Lesbians qui concourent, pour une plus grande visibilité, une plus forte tolérance, révélant un courage impressionnant. Là encore, on retrouve la faculté de l’artiste à se mettre en scène pour diffuser son message, et l’on assiste à la présentation de ses « multiples identités », perçues à la fois comme un outil créatif et un moyen de défense. À l’étage, l’emblématique série d’autoportraits Somnyama Ngonyama (« Salut à toi, lionne noire ! », en zoulou, NDLR) confère à la MEP un panache certain. Se jouant des stéréotypes oppressifs qui jalonnent notre société, la·e photographe entend interroger le public sur son rôle dans la propagation des traumatismes personnels et collectifs. Ici, pas de tricherie. Une simple splendeur brute, viscérale, comme pour regarder l’injustice dans les yeux. « Je ne photographie pas en studio, je n’utilise pas de maquillage ni de costumes ou de lumière artificielle. Pas de black face non plus, puisque je suis noir·e. Les accessoires utilisés viennent du quotidien : éponges, pinces à linge, gants en latex, dentifrice… C’est tout », précise-t-iel simplement.

Courtesy of the Artist and Stevenson, Cape Town:Johannesburg and Yancey Richardson, New York © Zanele MuholiCourtesy of the Artist and Stevenson, Cape Town:Johannesburg and Yancey Richardson, New York © Zanele Muholi

Instruire avec bienveillance

Au détour des salles suivantes se succèdent d’autres projets d’envergure : Face and Phases – travail amorcé en 2006 comprenant aujourd’hui plus de 500 portraits – s’impose comme une archive précieuse pour les lesbiennes noires, les transgenres et les personnes non conformes au genre en Afrique du Sud. Place également à la vidéo, utilisée comme un moyen de donner la parole à la communauté LGBTQIA+ de manière plus franche. En parallèle, l’inventaire collaboratif d’événements publics de l’auteurice met en lumière les prides, les manifestations, les mariages et enterrements qui rythment, fragilisent ou même réparent le quotidien des minorités. Enfin, comme un appel à l’instruction, la rétrospective se conclut par un espace de conversation et de lecture. Là, le long d’une table ou sur un canapé, le·a visiteurice peut se plonger dans des textes, des extraits de films, des coupures de presse, des affiches traitant de l’activisme queer. Une belle manière de ne plus laisser l’ignorance gagner et d’instruire avec bienveillance.

Et c’est d’ailleurs cette bienveillance qui émane de l’exposition Zanele Muholi. Elle se dégage des thématiques chères à l’artiste, des regards de ses modèles, ou même de son propre œil de photographe. Elle se révèle dans sa volonté de donner la parole à celles et ceux qui demeurent en première ligne – comme iel n’hésite pas à le faire avec Yaya, activiste trans, amie et responsable de ses relations publiques à qui iel donne la parole durant la visite de presse. Elle s’affirme également dans sa volonté de toujours respecter le consentement des personnes qui collaborent avec iel : « J’aime aller frapper aux portes, et expliquer que je souhaite célébrer notre communauté. Personne n’a jamais été forcé·e à poser pour moi », confirme-t-iel. Une harmonie puissante, poignante, qui happe le regard et captive les foules, qui parvient à placarder en grandes lettres rouges et indélébiles un appel à la tolérance. « Je vois en Muholi une figure unique du monde de l’art contemporain international : une voix puissante et originale qui transcende ses intérêts propres et la sphère locale dans laquelle iel s’inscrit », déclare Simon Baker, directeur de la MEP. Et on ne peut qu’applaudir l’institution de partager au grand public ces pistes de réflexion.

Courtesy of the Artist and Stevenson, Cape Town:Johannesburg and Yancey Richardson, New York © Zanele Muholi

Courtesy of the Artist and Stevenson, Cape Town:Johannesburg and Yancey Richardson, New York © Zanele MuholiCourtesy of the Artist and Stevenson, Cape Town:Johannesburg and Yancey Richardson, New York © Zanele Muholi
Courtesy of the Artist and Stevenson, Cape Town:Johannesburg and Yancey Richardson, New York © Zanele MuholiCourtesy of the Artist and Stevenson, Cape Town:Johannesburg and Yancey Richardson, New York © Zanele Muholi
Courtesy of the Artist and Stevenson, Cape Town:Johannesburg and Yancey Richardson, New York © Zanele MuholiCourtesy of the Artist and Stevenson, Cape Town:Johannesburg and Yancey Richardson, New York © Zanele Muholi

Courtesy of the Artist and Stevenson, Cape Town:Johannesburg and Yancey Richardson, New York © Zanele Muholi

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