Les visions d’un changement positif au Festival de Photo La Gacilly

06 juin 2023   •  
Écrit par Ana Corderot
Les visions d'un changement positif au Festival de Photo La Gacilly

Cette année, le Festival Photo La Gacilly fête ses 20 ans, et pour l’occasion, les 20 photographes invité·es présentent leurs œuvres autour de la thématique : La Nature en héritage. Un parcours captivant d’émotions à découvrir jusqu’au 1er octobre 2023.

Un rouge-gorge passe par-là, juste à côté d’un jaguar guettant sa proie figé par Brent Stirton. Le soleil, le vent du matin, la ronde des arbres et l’eau qui ruisselle… Les ruelles et les maisons bretonnes de la Gacilly nous accueillent, car l’heure du 20e anniversaire du festival a sonné. Invité·es à découvrir cette nouvelle édition dans cet écrin de nature, nous prenons part au parcours artistique en plein air, accompagné·es des photographes exposé·es. « Aujourd’hui la thématique nous propose des visions d’une écologie positive et non décroissante ni punitive. La “nature en héritage” c’est celle d’Antoine de Saint-Exupéry, celle que l’on droit transmettre aux générations à venir. Enchanter le monde de propositions positives avec des photographes émergent·es et nos compagnon·nes de route du festival – Pascal Maître, Sebastiao Salgado… – c’est notamment grâce à eux que nous sommes présent·es aujourd’hui, défendant des préoccupations actuelles dans un espace rural », introduit Cyril Drouhet, le commissaire des expositions et guide de cette journée.

Photojournalisme, photographies documentaires et contemporaines… Se côtoient sur les façades des maisons, sur les cimaises naturelles et grillages du village, un panel d’écritures et d’émotions fortes. Il y a là dans l’atmosphère de ces retrouvailles, un partage de convictions communes, à la fois environnementales, sociétales et humaines. Un besoin entêtant de nouvelles façons de percevoir, de s’émouvoir et de changer de perspectives surplombe le paysage des expositions. De la thématique La Nature en héritage émerge des projets artistiques divers, mais œuvrant conjointement pour un monde responsable. Plus que jamais, cet anniversaire marque également celui de la photographie comme témoin d’une terre à préserver. Cette terre brûlée, ravagée, convoitée, polluée… Mais où réside toujours une beauté majestueuse, synonyme d’un renouvellement et d’une force vitale. « Ne pas refaire le monde, mais veiller à ce qu’il ne se défasse pas », voici selon Auguste Coudray – président du festival – l’essence du Festival Photo La Gacilly.

© Lucas Lenci

© Lucas Lenci

Terrains de vie et terre meurtrie

Parcourant les terres isolées ou surpeuplées, les océans et les recoins les plus humides du monde, les photographes de cette 20e édition cultivent un·e à un·e leur regard pour dévoiler des « photos relev[ant] d’un ailleurs, d’un beau, d’un subtil [qui] touchent l’intime. » En débutant par les tirages de huit mètres de haut de Vee Speers, nous circulons alors vers les terres peuplées d’envahisseur·ses et d’extra-terrestres de Sacha Goldberger. À la manière d’un metteur en scène hollywoodien, il recrée des scènes grandiloquentes en y ajoutant acteurices et figurant·es, et reconstruit des histoires aux allures de blockbusters des années 1950. Une satire des populations courant à leur propre perte, également assumée par Cássio Vasconcellos dans Over. Une fresque gigantesque rassemblant des milliards d’images panoramiques de décharges à ciel ouvert et cimetières d’avions. Une prise de vue vertigineuse, où le mal du monde et de la surconsommation se fait sentir.

Quelques pas plus loin, dans les parterres de la Prairie, les cimaises de bois nous présentent des villes du monde selon Pascal Maitre. Des images maquillées de couleurs entêtantes, reflétant le cycle effréné des zones urbaines. Nous longeons ensuite le calme majestueux des œuvres de Sebastião Salgado, où l’Amazonie, grâce à la scénographie, est remise à l’abri au milieu des branches et de la végétation environnante. Sous la pénombre fraiche, se découvrent et s’entendent – par des enceintes accrochées aux troncs – les visages et les voix des survivant·es des incendies de Camp Fire, survenus en 2019 en Californie. 620 km2 de forêt ravagée, 18 800 habitations détruites et un bilan humain de 85 morts, avec 3 blessé·es et 11 disparu·es. « La ville de Paradise, protagoniste de cette série, a été décimée en seulement quatre heures », nous précise le photographe Maxime Riché. Des voitures et des personnes prises au piège, des souvenirs atroces et des séquelles à vie… Sous les diapositives infrarouges, le rêve américain des studios de cinéma s’immole et le paradis promis se meurt peu à peu. Mais l’espoir d’une nature et d’une société régénérée malgré les brûlures s’efforce d’investir notre esprit et celui des images…

© Cassio Vasconcellos

© Cassio Vasconcellos

Pour une renaissance possible

Si les propositions artistiques de l’édition 2022 insufflaient un air de solastalgie, celles de cette année émettent davantage une volonté de passage à l’action et proposent des solutions par le dialogue des séries. Ainsi, David Doubilet, pionnier de la photo sous-marine, ou Yasuyoshi Chiba, photojournaliste de l’AFP, nous encouragent à regarder avec insistance les choses qui nous entourent, sans rien prévoir, rien attendre, ni poser de jugement. Prendre conscience de l’autre et documenter pour la postérité, c’est s’investir au nom du progrès. Et en s’immisçant dans des chalutiers aux côtés de ceux qui les occupent, Lorraine Turci l’a bien saisi. Nadia Ferroukhi, quant à elle, nous révèle Au nom de la Mère : plusieurs séries réalisées sur une dizaine d’années, réunies dans son ouvrage, Les Matriarches. Un projet au long cours, pour lequel elle est allée à la rencontre de communautés régies par des femmes, dévoilant de cette manière une réponse aux sociétés patriarcales. « Le système des sociétés matriarcales, à l’inverse du système pyramidal de dominance où l’homme est au sommet, apparait plus équilibré », explique-t-elle. Un cadre social où cohabitent de nouvelles façons de penser, de ressentir, en alliance avec notre mère nature.

Dans des approches plus symboliques et oniriques, les œuvres de Beth Moon, Joana Choumali ou d’Evgenia Arbugaeva évoquent également ce lien intangible à la terre. « Elles traitent toutes les trois de l’humain·e, de la nature, de la perception et de notre sensibilité. Sur cette passerelle, nous circulons autour d’œuvres situées au croisement du lyrisme », déclare Cyril Drouhet. En voyageant aux confins du globe pour retrouver et figer ses arbres uniques, isolés de la tempête humaine, Beth Moon s’est reconnectée à leur force, à leur résilience. Une résilience que possède également Joana Choumali. D’un trauma familial qui la touche en son sein, l’artiste ivoirienne entame alors une guérison en décorant ses blessures. Tissant du fil d’or sur ses photographies, comme pour contrer sa torture, elle remplit son vide abyssal d’une beauté perlée de tendresse. « Alba’hian, soit “première lueur du jour” en langue agni, c’est l’expérience du matin, c’est mon paysage intérieur. Une espérance se crée dans chaque lever de soleil, une autre vie s’écrit. Quand on contemple le soleil, on se recharge, on retranscrit ses peurs, et ses expériences véritables ». Une douceur mélancolique qui fait écho à celle déployée par Nazli Abbaspour dans ses Fantômes de la mémoire. Ici, c’est un Iran où l’on a ri, chanté, aimé, où l’on a vécu heureux·ses. En ravivant tous ces souvenirs, elle embrasse son passé et celui de sa patrie pour enfin retrouver son identité avec celle de son pays abîmé. « L’empreinte de tous·tes ces photographes est si humaine et si douce. La stamina, contagieuse. C’est un élan de passion communicative qui se dessine dans ce festival », insiste David Turnley, photographe reconnu présenté au travers d’une série tendre, Anna and Flander, réalisée entre 1978 et 1980. Un festival d’une infinie humanité, à découvrir tout l’été, rassemblant des messages éclairés sur le monde à construire.

© Maxime Riché© Nadia Ferroukhi

À g. © Maxime Riché, à d. © Nadia Ferroukhi

© Sebastião Salgado

© Sebastião Salgado

© Vee Speers© Lorraine Turci

À g. © Vee Speers, à d. © Lorraine Turci

© Sacha Goldberger

© Sacha Goldberger

© David Doubilet© Alain Schroeder

À g. © David Doubilet, à d. © Alain Schroeder

© David Turnley© Yasuyoshi Chiba / AFP

À g. © David Turnley, à d. © Yasuyoshi Chiba / AFP

© Brent Stirton© Luca Locatelli

À g. © Brent Stirton, à d. © Luca Locatelli

© Evguenia Arbugaeva

© Evguenia Arbugaeva

© Peter Turnley

© Peter Turnley

© Nazil Abbaspour© Joana Choumali

À g. © Nazil Abbaspour , à d. Joana Choumali

© Beth Moon

© Beth Moon

Image d’ouverture © Beth Moon

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