Regards perdus

24 mars 2017   •  
Écrit par Anaïs Viand
Regards perdus

Fisheye Magazine : Peux-tu nous décrire ton travail ?

Melissa Breyer : La réponse courte serait de dire que je fais de la photographie de rue mais mon travail ne rentre pas tout à fait dans ce genre, au sens classique du terme. J’ai l’habitude de dire que mon travail photographique est à la fois urbain et candide. Je cherche à montrer les moments à la fois étranges, beaux et tranquilles de la vie citadine. Je veux donner vie à des histoires souvent ignorées.

Pourquoi as-tu choisi de photographier uniquement des femmes sur leur lieu de travail ?

Je ne suis pas contre l’idée de photographier des hommes mais je me suis vraiment sentie liée à ces femmes travaillant dans les restaurants. Probablement parce que j’ai moi-même était serveuse dans un restaurant lorsque j’étais étudiante. La frontière est mince entre le service et la servitude. Et ce lien m’apparaît d’autant plus poignant lorsqu’il s’agit de femmes.

Extrait de " Watchwomen", © Melissa Breyer
Extrait de ” Watchwomen”, © Melissa Breyer

Quelles ont été tes inspirations pour ta série The Watchwomen (Les Veilleuses) ?

Les modèles elles-mêmes. Lorsque je marche dans la rue, je regarde tout le temps par les fenêtres. Je souhaite capter ces belles scènes où les femmes sont perdues dans leurs pensées en même temps qu’elles effectuent leur service. A quoi pensent-elles ? Quelle est leur histoire ? Je me le demandais toujours. J’aime imaginer leur récit de leur vie. Ces femmes sont bien plus que leur travail. Je voulais capturer ces moments qui ont suscité en moi ces interrogations.

Quel était le but de ce projet ?

Je vois de la grâce chez toutes ces femmes. Elles dressent des tables, nourrissent des gens, débarrassent des assiettes – des tâches qui sont banales mais aussi essentielles, vitales. Leur travail est difficile et parfois ennuyeux et ingrat, mon objectif était de mettre en avant leur dignité.

Pourquoi as-tu choisi ce titre, The Watchwomen ?

Linguistiquement, les mots « serveur » et « veilleur » viennent de la même racine. En un sens, ces deux termes sont interchangeables. J’ai féminisé le terme « veilleur » car je trouve qu’il décrit magnifiquement bien ces femmes. Certes, elles sont serveuses mais il y a plus d’attention et d’action dans le fait de regarder plutôt que d’attendre [la venue d’un client]. Alors je leur ai inventé un nouvel emploi, « watchwomen ». Il y a du pouvoir à regarder. Il y a beaucoup de pouvoir dans le regard.

Est-ce une série féministe ?

En effet, il y a une composante féministe dans ce projet. Parmi les petits boulots, le service permet d’avoir un niveau d’indépendance tout en ayant des salaires décents. Les heures et les horaires sont flexibles et souvent un travail à temps partiel est suffisant pour vivre. J’ai connu des femmes qui ont évité de mauvaises situations grâce à leur emploi de serveuse. J’ai aussi connu plusieurs femmes qui ont pu poursuivre leurs études et mener à bien leurs projets artistiques, leurs projets de voyages en travaillant dans des restaurants. C’est un ticket d’entrée vers une vie indépendante. C’est pour cette raison, entre autre, que je vois autant de dignité dans leur travail.

Que ressens-tu lorsque tu parviens à capturer ces regards ?

Du bonheur ! Entre le cadrage, les réglages de l’appareil photo et la capture du moment, il y a beaucoup plus de ratés que de succès. Je suis aussi très admirative : devant moi, il y a des femmes satisfaites et remplies d’espoir.

Quel est ton prochain projet ?

J’ai quelques idées à l’esprit mais rien de vraiment concret encore. Je sais que je veux continuer à photographier des gens dans la ville. C’est un projet en cours qui ne se terminera jamais.

Peux-tu résumer cette série en trois mots ?

Compassion, admiration et reconnaissance.

Breyer-Interview-FisheyeMagazine-13Breyer-Interview-FisheyeMagazine-12Breyer-Interview-FisheyeMagazine-9Breyer-Interview-FisheyeMagazine-8Breyer-Interview-FisheyeMagazine-7Breyer-Interview-FisheyeMagazine-6Breyer-Interview-FisheyeMagazine-5

Fisheye Magazine | Regards perdus
Extrait de « Watchwomen » © Melissa Breyer
Fisheye Magazine | Regards perdus
Extrait de « Watchwomen » © Melissa Breyer

Breyer-Interview-FisheyeMagazine-1

En savoir plus

Découvrez l’intégralité du travail de Melissa Breyer sur son site : www.melissabreyer.com

Suivez-la sur Instagram : @melbreyer

Explorez
Valentin Fougeray et l'intime à découvert
© Valentin Fougeray
Valentin Fougeray et l’intime à découvert
Avec son premier ouvrage, De l’amour à la mort, Valentin Fougeray livre une cartographie sensorielle de l'intime. À travers des...
25 mars 2026   •  
Les coups de cœur #578 : Florian Salabert et Bodhi Shola
© Bodhi Shola
Les coups de cœur #578 : Florian Salabert et Bodhi Shola
Cette semaine, Florian Salabert et Bodhi Shola, nos coups de cœur, révèlent la magie qui sommeille en chacun·e d’entre nous.
23 mars 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Cheryle St. Onge et l’intime épreuve de la démence
© Cheryle St. Onge
Cheryle St. Onge et l’intime épreuve de la démence
Dans Calling The Birds Home, la photographe américaine Cheryle St. Onge transforme un moment intime en un récit visuel d’une grande...
20 mars 2026   •  
Écrit par Cassandre Thomas
Little Trouble Girls : de l'éveil du désir
Image issue de Little Trouble Girls © Urška Djukić
Little Trouble Girls : de l’éveil du désir
Avec Little Trouble Girls, son premier long métrage, la réalisatrice Urška Djukić signe une fresque d’une grande intensité sensorielle...
18 mars 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Projet SUAVES ou l’art de faire dialoguer les disciplines
Projet Hubble - LIP6, Laboratoire d'Informatique. © Juliette Pavy / Hors Format
Projet SUAVES ou l’art de faire dialoguer les disciplines
Deux ans après le lancement du projet SUAVES par Sorbonne Université, un tiré à part est édité avec Fisheye. Il retrace la collaboration...
27 mars 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
BUZO OR COKE?, estampes et métamorphoses de Bailey McDermott
BUZO WAZ HERE © Bailey McDermott
BUZO OR COKE?, estampes et métamorphoses de Bailey McDermott
L’artiste australien Bailey McDermott transforme images fixes et vidéos en délicates estampes monochromes, qui contiennent de véritables...
27 mars 2026   •  
Écrit par Marie Baranger
This Much Is True d'Albert Elm : des épopées ordinaires
© Albert Elm / This Much Is True, Disko Bay
This Much Is True d’Albert Elm : des épopées ordinaires
Voyage déluré dans des paysages traversés, le livre This Much Is True d'Albert Elm – édité chez Disko Bay – nous convie à ce qui nous...
26 mars 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Tassiana Aït-Tahar : "Uber et l'argent du beurre"
© Tassiana Aït-Tahar
Tassiana Aït-Tahar : « Uber et l’argent du beurre »
Le 27 mars 2026, l’artiste et photographe Tassiana Aït-Tahar publie Uber Life aux éditions Fisheye, un ouvrage immersif retraçant ses...
26 mars 2026   •