Kohei Yoshiyuki

12 mars 2015   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Kohei Yoshiyuki

Fisheye : Comment vous êtes-vous retrouvé à photographier des voyeurs en action ?

Kohei Yoshiyuki : À l’époque je cherchais des sujets à photographier, notamment en traînant dans des quartiers animés. J’assistais à des scènes de bagarres ou d’agressions, mais cela ne m’intéressait pas. Le parc n’était pas loin de là où j’habitais et quand j’ai découvert ces scènes nocturnes, j’ai trouvé ça fascinant. Ce qui m’a vraiment interpellé c’est la transformation radicale du parc, le contraste entre le jour et la nuit. Un lieu pour les enfants et les familles la journée qui devient un terrain de jeu pour les couples et les voyeurs la nuit, c’est un autre monde !

Savez-vous pourquoi ces couples se retrouvaient au parc pour faire l’amour ? Est-ce encore le cas aujourd’hui ?

J’ai pris la plupart des photographies de cette série au parc central de Shinjuku (NDLR : un arrondissement central de Tokyo). À l’époque c’était un tout nouveau parc, probablement ouvert à la fin des années 1960. Il était très central dans le quartier, ce qui en faisait a priori un lieu de passage idéal après un dîner ou un film pour les couples qui commençaient à sortir ensemble. Le fait de voir d’autres couples en action semblait les exciter et, comme il s’agissait en grande partie de jeunes couples, on peut supposer qu’ils n’avaient pas les moyens d’avoir une liaison à l’hôtel.
Je ne suis pas retourné dans le parc après avoir publié ces photos, donc je ne sais pas ce qu’il s’y passe en ce moment la nuit. Mais aujourd’hui ce ne serait sans doute pas possible de prendre les mêmes clichés, les gens feraient peut-être plus attention.

Comment avez-vous réussi à pénétrer cet univers pour prendre des photos ?

Cela m’a pris six mois pour être accepté et considéré comme un membre de cette communauté de voyeurs. Pendant cette période, j’ai appris la technique pour approcher les couples. Je laissais aussi les mateurs jeter un œil à l’appareil que je gardais dans mon sac. J’avais besoin qu’ils ignorent mon matériel et se disent : « C’est juste un voyeur comme les autres, mais il a un appareil photo. » Le plus difficile a toujours été de m’approcher des sujets en douceur. Si un couple ou un voyeur commençait à faire attention à ma présence, ça devenait impossible de prendre une photo.

Est-ce que vous vous considériez aussi comme un voyeur ?

Je n’ai jamais été excité sexuellement, mais j’étais exalté à l’idée d’être là et de prendre des photos. Je pense que le voyeurisme fait partie de l’acte photographique.

Les couples se savaient-ils observés ? Comment réagissaient-ils, notamment quand les voyeurs commençaient à les toucher ?

Je pense que les couples avaient entendu parler de l’existence des voyeurs dans les parcs mais, vraisemblablement, ils n’ont jamais pensé qu’ils seraient observés. Les voyeurs s’approchaient toujours doucement dans le dos de l’homme et essayaient de donner l’impression à la femme que c’était son petit ami qui était en train de la toucher. Les femmes ne remarquaient jamais qu’elles se faisaient toucher par un voyeur. Mais parfois, après avoir commencé à caresser le corps d’une femme, le voyeur devenait moins prudent et la situation s’emballait. Dans ce cas, il arrivait que l’homme devienne suspicieux et surprenne le voyeur qui quittait alors immédiatement les lieux. Après avoir compris ce qui venait de leur arriver, les couples étaient choqués.

Quel matériel avez-vous utilisé pour les prises de vues ?

L’appareil photo était un Canon 7 à objectifs interchangeables avec un posemètre au sélénium intégré pour la mesure de la lumière, donc semblable à un appareil compact. J’ai utilisé une pellicule infrarouge haute vitesse et un flash stroboscopique additionnel avec un filtre de couleur rouge foncé. Pour le tirage des négatifs, je me suis servi d’un liquide utilisé habituellement pour le développement des images de rayons X. En apparence, tout ça est une mauvaise combinaison mais ça a très bien marché.
Dans le parc, nous étions dans l’obscurité totale et je n’étais pas capable de bien voir. Je devais évaluer les angles de prises de vue et les distances dans le noir, beaucoup de clichés ont été pris sans regarder dans le viseur.

Avez-vous été inspiré par d’autres photographes ?

Non. J’ai juste voulu photographier ces situations et je l’ai fait à ma façon. J’imagine que vous avez le nom de Weegee en tête, mais c’est seulement après l’exposition à la galerie Yossi Milo à New York en 2007 que j’ai appris que Weegee utilisait aussi des pellicules infrarouges (1).

La première fois que vous avez exposé vos clichés, vous avez eu l’idée d’une mise en scène originale (réutilisée plusieurs fois par la suite) qui transformait les spectateurs en voyeurs. Comment le public a-t-il réagi ?

J’ai d’abord publié une partie de ce travail dans un hebdomadaire japonais en 1972. J’ai ensuite travaillé comme photographe pour une agence de presse pendant plusieurs années. Quand j’ai quitté ce job pour devenir freelance, j’ai eu l’occasion de faire une exposition. C’était en 1979 dans une galerie d’art contemporain. La galerie se trouvait dans un sous-sol sans fenêtre. Les spectateurs se retrouvaient donc dans le noir face à des tirages grand format, quasiment à taille humaine, et chacun devait éclairer mes photos avec une lampe de poche. Cette idée de scénographie m’est venue tout de suite après les prises de vue. La réaction du public a été très bonne, sauf une personne qui a appelé la police croyant avoir vu des scènes de crimes. Deux inspecteurs sont venus à la galerie, mais ils n’ont rien signalé. Après cette exposition, j’ai décidé de publier un livre avec ces photos. Entre-temps, j’avais appris l’existence un autre parc dans lequel se rassemblaient des homosexuels. Je les ai photographiés en 1979 pour ajouter ces images à la série et finaliser le livre. Peu après la publication, j’ai entendu dire qu’un voyeur s’était vanté d’être sur une de mes photos.

Selon le photographe britannique Martin Parr, votre travail est « une œuvre documentaire brillante qui saisit parfaitement la solitude, la tristesse et le désespoir qui accompagnent si souvent les rapports humains et les relations sexuelles dans les grandes métropoles comme Tokyo ». Que pensez-vous de son analyse ?

J’apprécie le commentaire de Martin Parr. Je considère en effet que c’est de la photographie documentaire et je suis très heureux que mon œuvre soit diffusée et bien reçue. J’espère que mes photos seront aussi perçues de la sorte au Japon. Malheureusement, je n’entends pas grand-chose d’intéressant sur mon travail dans ce pays.

> Propos recueillis par Dorian Chotard.

(1) Voir par exemple ICI cette série de Weegee prise dans des cinémas.

 

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