Valentin Fougeray et l’intime à découvert

Valentin Fougeray et l'intime à découvert
© Valentin Fougeray
© Valentin Fougeray

Avec son premier ouvrage, De l’amour à la mort, Valentin Fougeray livre une cartographie sensorielle de l’intime. À travers des photos abstraites et des textes poétiques, il retrace les étapes de son cycle amoureux, de la rencontre de la personne avec qui il a partagé un bout de vie au deuil de cette période.

Ouvrir l’ouvrage de Valentin Fougeray, c’est d’abord être déconcerté par la sobriété de son enveloppe. La couverture cartonnée, d’un gris brut, refuse de donner une direction émotionnelle immédiate. Pas de couleurs vives, pas de promesse de joie ou de tristesse explicite. Seul un gribouillage naïf, presque enfantin, suggère la forme d’un cœur. « Je crois que ça colle parce qu’en plus, il y a un petit côté fragile. En regardant l’extérieur, tu ne te dis pas que ça va être hyper coloré », explique le photographe de 36 ans. Dès les premières pages, on accède à une intimité brute. L’une des premières images, un rond noir sur fond bleu et violet, est un « portrait » abstrait de la personne avec qui il était. Le texte laisse à penser qu’il s’agit de son œil : « J’ai rencontré le Soleil un soir de Lune, magnétisé par ses yeux noirs couleur nuit. » Ce livre est le point de départ d’une histoire sans noms ni dates, dont on ne perçoit que la vibration pure des émotions.

Le récit se déploie comme un cheminement personnel à travers les phases du cycle amoureux. Au début, les textes semblent être des adresses directes à l’être aimé, nés de l’impulsion de la rencontre. Mais au fil des pages, le dialogue se transforme en un monologue intérieur, une quête de soi face à la désillusion. Valentin Fougeray ne raconte pas sa rupture avec amertume ; il l’utilise comme une matière pour explorer le deuil. Cette transition est marquée par la transformation des couleurs. Vient ensuite la reconstruction avec des couleurs plus vives : le rose, par exemple. L’abstraction de ses images, où le sujet se dissout dans la couleur, permet cette portée universelle. « Moins tu décris de choses et plus les gens voient des choses qui leur appartiennent et qui font résonance avec eux-mêmes », analyse-t-il. En s’éloignant du figuratif pour tendre vers des aplats chromatiques abstraits, il laisse l’émotion circuler librement entre le papier et celui qui le regarde.

© Valentin Fougeray
© Valentin Fougeray
© Valentin Fougeray
Autoédition
208 pages
60 €

L’acte de cueillir l’intime

La force de cet ouvrage réside également dans sa conception physique unique, pensée comme une expérience immersive et tactile. Conçu avec le studio Fake Paper, le livre utilise une reliure japonaise micro-perforée. Pour accéder à la totalité des poèmes et des images, le lecteur doit physiquement déchirer les pages scellées au pli. « L’idée, c’était, pour le lecteur, de faire écho à ça et de lui laisser le choix d’aller cueillir et chercher une autre partie du récit, d’autres textes et d’aller profondément dans l’histoire et dans ce que je voulais offrir aux gens », précise Valentin. Pour lui, choisir de ne pas ouvrir les pages revient à se cacher à soi-même une partie de ce qui résonne à l’intérieur.

Cette expérience m’a profondément touchée par sa sensibilité et sa pudeur. Bien que Valentin ne livre aucun détail factuel – ni prénom ni anecdotes précises – le sentiment qui s’en dégage est d’une clarté absolue. On comprend l’errance, on ressent la noirceur du mouvement et l’éclat de la renaissance. Valentin se voit comme un explorateur de ses propres pensées, utilisant l’écriture pour évacuer sa « résonance interne », ce surplus d’émotions qu’il faut faire sortir pour ne plus en être prisonnier. « J’ai toujours eu ce besoin d’évacuer certaines pensées qui sont souvent liées à des émotions. Elles peuvent être liées aux sentiments amoureux, que ce soit au niveau de la colère, à des inquiétudes, à des peurs, etc. », confie-t-il. Cette transmission est d’autant plus forte qu’elle touche à quelque chose d’héréditaire dans notre manière de vivre nos sentiments.

En refermant ce livre, on a le sentiment d’avoir traversé un chapitre nécessaire, une mue indispensable. Le titre prend alors tout son sens : ici, la mort n’est pas une fin, mais une renaissance. « Quand j’ai terminé, j’ai eu l’impression qu’il y avait un point ou quelque chose qui se clôturait et que c’était aussi une manière pour moi de fermer un chapitre et d’en ouvrir un nouveau », conclut-il. Pour Valentin, achever cet ouvrage après un an et demi de travail a été un soulagement immense, le point final d’un processus de deuil devenu création. 

© Valentin Fougeray
À lire aussi
BMW ART MAKERS : les dégradés célestes de Mustapha Azeroual et Marjolaine Lévy
© Mustapha Azeroual / BMW ART MAKERS
BMW ART MAKERS : les dégradés célestes de Mustapha Azeroual et Marjolaine Lévy
Le programme BMW ART MAKERS, initiative de soutien à la création, accueille cette année le duo d’artiste/curatrice composé par Mustapha…
30 avril 2024   •  
Écrit par Milena III
Théo Schornstein : le soupir des fleurs comme rempart au temps 
© Théo Schornstein
Théo Schornstein : le soupir des fleurs comme rempart au temps 
Entre abstractions chromatiques et textures organiques, le photographe, directeur artistique et réalisateur de motion design Théo…
14 mars 2026   •  
Explorez
Lei Davis : transformer les blessures de l'enfance en paysages imaginaires
© Lei Davis
Lei Davis : transformer les blessures de l’enfance en paysages imaginaires
Dans le cadre du Festival OFF Arles 2026, la galerie La Forêt Imaginaire accueille There is no blue without yellow, la nouvelle...
11 août 2026   •  
Écrit par Cassandre Thomas
Rencontres d'Arles 2026 : les coups de cœur de la rédaction
Dana Steichen, M. Steichen est surpris par Mme Steichen en train de croiser un delphinium blanc avec un delphinium violet foncé afin d'augmenter la taille des fleurs de la variété blanche, Umpawaug Farm, Connecticut, États-Unis, 1938 Collection Spuerkeess. © 2026 The Estate of Edward Steichen / Artists Rights Society (ARS), New York.
Rencontres d’Arles 2026 : les coups de cœur de la rédaction
La semaine d'ouverture vient de se clôturer, mais le festival, quant à lui, sera bien présent tout l'été, et ce, jusqu'au 4 octobre...
13 juillet 2026   •  
Mallory Lowe Mpoka élue lauréate du prix de la photo Madame Figaro
© Mallory Lowe Mpoka, In the Weft of Memory [Dans la trame de la mémoire] (détail), Musée des Beaux-Arts du Canada, Ottawa, 2025, tissage jacquard et perles de verre Avec l’aimable autorisation de l’artiste.
Mallory Lowe Mpoka élue lauréate du prix de la photo Madame Figaro
Le prix de la photo Madame Figaro, dédié aux femmes photographes émergentes, soutenu par Kering, a récompensé, à l’occasion des...
11 juillet 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Le prix Dior de la photographie attribué à Akari Takenobu
Threshold © Akari Takenobu, pour Christian Dior Parfums
Le prix Dior de la photographie attribué à Akari Takenobu
Initié en 2018 par Christian Dior Parfums, en partenariat avec LUMA Arles et l’École nationale supérieure de la photographie (ENSP) le...
10 juillet 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Nicola Lo Calzo (r)écrit la mémoire d’une Sardaigne révoltée
© Nicola Lo Calzo
Nicola Lo Calzo (r)écrit la mémoire d’une Sardaigne révoltée
Le photographe italien, connu pour ses projets au long cours au croisement de la photographie, de la recherche historique et de la pensée...
19 août 2026   •  
Écrit par Jordane de Faÿ
Lei Davis : transformer les blessures de l'enfance en paysages imaginaires
© Lei Davis
Lei Davis : transformer les blessures de l’enfance en paysages imaginaires
Dans le cadre du Festival OFF Arles 2026, la galerie La Forêt Imaginaire accueille There is no blue without yellow, la nouvelle...
11 août 2026   •  
Écrit par Cassandre Thomas
25 événements photographiques à découvrir en août 2026
© Li Hui
25 événements photographiques à découvrir en août 2026
La rédaction de Fisheye a relevé une série d'événements photographiques à découvrir à Paris et dans le reste de la France en août 2026....
08 août 2026   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Enzo Castellucci remporte le prix Révélation SAIF x La Kabine 2026
© Enzo Castellucci
Enzo Castellucci remporte le prix Révélation SAIF x La Kabine 2026
Avec Come spirto in un'ampolla, Enzo Castellucci signe une série où l'isolement devient matière photographique. Récompensé par le prix...
06 août 2026   •  
Écrit par Cassandre Thomas