« Srebrenica (nuit à nuit)», portrait d’une génération post-génocide

31 mai 2019   •  
Écrit par Fisheye Magazine
« Srebrenica (nuit à nuit)», portrait d’une génération post-génocide

En 1995, la guerre de Bosnie-Herzégovine opposant les populations serbes, croates et bosniaques s’achevait. Vingt ans plus tard, la ville de Srebrenica peine encore à panser les plaies du massacre qui l’a ravageé. Adrien Selbert, photographe français de 30 ans, s’est intéressé à cette nouvelle génération qui a l’âge de la guerre et doit faire face aux préjugés, au chômage et à la corruption. Cet article, rédigé par Gwénaëlle Fliti est à retrouver dans Fisheye #13.

Quand on a 20 ans, la Bosnie est une étrange destination. En 2005, c’est pourtant à Srebrenica qu’Adrien Selbert s’est rendu sur un coup de tête. À l’époque, le jeune Nantais souhaite réaliser un film documentaire sur la jeunesse. « J’avais envie de vérifier ce qu’était la Bosnie dix ans après la fin du conflit. Pourquoi Srebrenica ? Par curiosité », explique-t-il. Le 11 juillet 1995, l’enclave musulmane de cette ancienne cité thermale de Bosnie-Herzégovine tombait sous le contrôle de l’armée serbe, qui a massacré plus de huit mille hommes en l’espace de trois jours. Adrien se souvient encore des images de cette guerre au journal télévisé. Des images qui l’ont marqué.

Diplômé des Beaux-Arts de Nantes et des Arts déco de Paris, il devient réalisateur et documentariste. Les années passent, mais pas son désir de rapporter au plus juste ses observations. Retour à Srebrenica en 2008, 2012, puis chaque année. Adrien décide de troquer sa caméra contre un reflex afin d’entreprendre un travail photographique autour du thème qui lui tient à cœur: la vie des jeunes Bosniens errant au milieu des vestiges d’une guerre qu’ils n’ont pas connue. À 18 ans, la plupart émigrent vers les grandes villes. Ceux qui restent – parmi les Serbes –, remarque Adrien, sont agacés d’être toujours ramenés au passé et aux crimes commis par leurs aînés contre les Bosniaques musulmans.

Chaque été, « ils ont droit à leur lot de touristes qui les fixent comme des bêtes sauvages ». Voilà vingt ans que la ville tente de se reconstruire et, malgré l’argent provenant de l’aide internationale, les façades des maisons affichent encore les stigmates de la guerre. « La jeunesse locale se demande alors où va vraiment l’argent », rapporte Adrien.

© Adrien Selbert

Une ville toujours plongée dans l’obscurité

Celui-ci aurait pu photographier Srebrenica de jour, mais « la nuit, la cité se pare de mélancolie, d’une étrangeté « lynchienne » qui reflète mieux l’aura de la ville. L’atmosphère devient inquiétante avec ses chiens errants, ses rues désertes et la lumière si particulière de ses réverbères. L’on y retrouve un climat glauque qui n’est pas sans rappeler celui des films de série B », précise le photographe. La nuit s’est aussi imposée car c’est le moment où les jeunes se réapproprient leur ville, où ils s’amusent et vivent.

Pour Adrien, cette vision nocturne se lit comme la métaphore d’une ville toujours plongée dans l’obscurité de son passé et où l’avenir de la jeunesse apparaît bouché. « Le chômage est élevé. Il y a beaucoup de corruption. Pour trouver un emploi, il est d’usage de passer par les partis politiques », détaille Adrien. Dès son premier voyage, il a tissé des relations avec plusieurs jeunes. De leurs virées alcoolisées sur les hauteurs de la ville, il a tiré la plupart de ses photos : silhouettes sous de grandes architectures, portraits, paysages urbains… Srebrenica (nuit à nuit) s’inscrit dans un projet photographique plus global sur la Bosnie d’après-guerre. Comment définir la fin du post-génocide ? Quand « l’après » s’arrête-t-il ? Dix ans après sa première visite, Adrien Selbert continue de s’interroger.

© Adrien Selbert

© Adrien Selbert© Adrien Selbert

© Adrien Selbert© Adrien Selbert

© Adrien Selbert© Adrien Selbert

© Adrien Selbert

© Adrien Selbert© Adrien Selbert

© Adrien Selbert

© Adrien Selbert

Explorez
Lei Davis : transformer les blessures de l'enfance en paysages imaginaires
© Lei Davis
Lei Davis : transformer les blessures de l’enfance en paysages imaginaires
Dans le cadre du Festival OFF Arles 2026, la galerie La Forêt Imaginaire accueille There is no blue without yellow, la nouvelle...
11 août 2026   •  
Écrit par Cassandre Thomas
Rencontres d'Arles 2026 : les coups de cœur de la rédaction
Dana Steichen, M. Steichen est surpris par Mme Steichen en train de croiser un delphinium blanc avec un delphinium violet foncé afin d'augmenter la taille des fleurs de la variété blanche, Umpawaug Farm, Connecticut, États-Unis, 1938 Collection Spuerkeess. © 2026 The Estate of Edward Steichen / Artists Rights Society (ARS), New York.
Rencontres d’Arles 2026 : les coups de cœur de la rédaction
La semaine d'ouverture vient de se clôturer, mais le festival, quant à lui, sera bien présent tout l'été, et ce, jusqu'au 4 octobre...
13 juillet 2026   •  
Mallory Lowe Mpoka élue lauréate du prix de la photo Madame Figaro
© Mallory Lowe Mpoka, In the Weft of Memory [Dans la trame de la mémoire] (détail), Musée des Beaux-Arts du Canada, Ottawa, 2025, tissage jacquard et perles de verre Avec l’aimable autorisation de l’artiste.
Mallory Lowe Mpoka élue lauréate du prix de la photo Madame Figaro
Le prix de la photo Madame Figaro, dédié aux femmes photographes émergentes, soutenu par Kering, a récompensé, à l’occasion des...
11 juillet 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Le prix Dior de la photographie attribué à Akari Takenobu
Threshold © Akari Takenobu, pour Christian Dior Parfums
Le prix Dior de la photographie attribué à Akari Takenobu
Initié en 2018 par Christian Dior Parfums, en partenariat avec LUMA Arles et l’École nationale supérieure de la photographie (ENSP) le...
10 juillet 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Nicola Lo Calzo (r)écrit la mémoire d’une Sardaigne révoltée
© Nicola Lo Calzo
Nicola Lo Calzo (r)écrit la mémoire d’une Sardaigne révoltée
Le photographe italien, connu pour ses projets au long cours au croisement de la photographie, de la recherche historique et de la pensée...
19 août 2026   •  
Écrit par Jordane de Faÿ
Lei Davis : transformer les blessures de l'enfance en paysages imaginaires
© Lei Davis
Lei Davis : transformer les blessures de l’enfance en paysages imaginaires
Dans le cadre du Festival OFF Arles 2026, la galerie La Forêt Imaginaire accueille There is no blue without yellow, la nouvelle...
11 août 2026   •  
Écrit par Cassandre Thomas
25 événements photographiques à découvrir en août 2026
© Li Hui
25 événements photographiques à découvrir en août 2026
La rédaction de Fisheye a relevé une série d'événements photographiques à découvrir à Paris et dans le reste de la France en août 2026....
08 août 2026   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Enzo Castellucci remporte le prix Révélation SAIF x La Kabine 2026
© Enzo Castellucci
Enzo Castellucci remporte le prix Révélation SAIF x La Kabine 2026
Avec Come spirto in un'ampolla, Enzo Castellucci signe une série où l'isolement devient matière photographique. Récompensé par le prix...
06 août 2026   •  
Écrit par Cassandre Thomas