Agnès b. Collectionneuse majuscule

26 juillet 2017   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Agnès b. Collectionneuse majuscule

Styliste connue dans le monde entier, Agnès b. s’est imposée avec des vêtements simples, élégants et pratiques. Elle a fêté les 40 ans de sa marque, autant d’années passées à rencontrer photographes et artistes. Portrait d’une passionnée qui présente sa collection dans le cadre des Rencontres d’Arles. Texte par : Rachèle Bevilacqua.

« Donner à voir »,

cette expression revient sans cesse. Donner à voir ce que les photographes voient, ce que les graffeurs, les peintres, les artistes voient. Agnès b. est portée par ce désir. Elle le dit. Elle aime ça « donner à voir ». Car elle a vu. C’est Henri Cartier-Bresson qui donnera chair à ce désir. Lorsqu’elle découvre les portraits du photographe à la galerie Eric Franck, à Genève, elle est saisie par ce qui anime les visages, et par l’instant qui les cristallise. Cartier-Bresson fait jaillir la vie, la beauté, la grâce, les contradictions, les questions, les tourments et fait battre le cœur. Source de vie. Il révèle. Puis son regard s’intéresse au cadrage, à la composition.

On parle de la rétrospective Walkers Evans, au Centre Pompidou, et de ses magnifiques portraits pris dans le métro. Walker Evans, photographe « vernaculaire ». Le mot l’agace, ce mot savant qui ne parle pas aux gens, prononcé à tout bout de champ. Les tics de langage sont énervants car ce sont des postures, et Agnès b. n’aime pas la posture.

Elle est la première

Sa première exposition, en 1984, elle l’offre à Martine Barrat qui termine son reportage sur Harlem, et à qui elle a demandé de photographier Barbès, lieu de vie s’il en est. À la fin des années 1990, Agnès b. rencontre Harmony Korine, scénariste de Kids, le film de Larry Clark. Ils s’entendent immédiatement, et elle lui achète des photos et des dessins, qu’elle va prêter au Centre Pompidou pour une exposition qui sera consacrée au jeune cinéaste à l’automne prochain.

C’est aussi Agnès b. qui, la première, représente Nan Goldin en France. Gilles Dusein, collectionneur et marchand d’art, lui avait demandé de s’occuper de la photographe américaine, et Agnès b. a proposé à la photographe de projeter les images au cinéma La Bastille en les commentant en direct. « Nous étions tous à moitié en pleurs. Nan y compris. Cette séance est inoubliable. » Une exposition classique n’aurait pas eu autant d’effet. Mais le succès change, il modifie la façon de travailler et la teneur des images, surtout pour les photographes en prise avec le quotidien, comme pour Ryan McGinley. Une dizaine d’images montrées lors d’une fête new-yorkaise éclairée aux bougies avaient convaincu Agnès b. du talent du jeune homme. Elle est la première à l’exposer. C’était à Los Angeles. Elle lui paie pellicules et planches-contacts. Aujourd’hui, Ryan McGinley travaille avec une grosse production et il a été débauché par la Team Gallery, à New York.

Donner à voir est un privilège, mais en exposant, on s’expose aussi. On dit de quel côté de la vie on se place.”

C’est le galeriste Jean Fournier, chez lequel elle faisait un stage à 17 ans, qui l’initie à l’art. « Je venais de me marier avec Christian Bourgois, je dessinais neuf heures par semaine aux Beaux-Arts de Versailles, et je voulais être conservateur de musée. J’étais timide et je l’écoutais beaucoup. Il a mis des mots sur des choses que je sentais. » « Depuis, Agnès b. découvre les artistes, et les galeries s’en emparent », dit Yvon Lambert, qui va exposer cet été 350 pièces de la collection d’Agnès b. à Avignon dans le cadre des Rencontres. Collection déjà présentée au Centre national de la photographie en 2000, aux Abattoirs de Toulouse en 2004, au LaM de Lille en 2015, ou au Musée national d’histoire de l’immigration à Paris à 2016.

Les oeuvres racontent toujours le collectionneur

Chacune de ces expositions dresse le portrait de la créatrice en filigrane. Les œuvres racontent toujours le collectionneur. Elles ont toutes été choisies, et choisir n’est jamais le fruit du hasard. « Donner à voir est un privilège, mais en exposant, on s’expose aussi. On dit de quel côté de la vie on se place. On s’expose à la critique, mais aussi au bonheur d’être reconnu par les siens. » Un achat en appelle un autre, toutes les pièces sont reliées les unes aux autres : « Je dois aujourd’hui montrer ce fil et continuer à prêter les œuvres au plus grand nombre d’institutions », dit-elle.

 

Chez Yvon Lambert, les règles du jeu changent. Pour la première fois, elle n’a pas choisi les pièces, ni les images exposées. Élodie Cazes, coordinatrice de sa collection, s’en est chargée, et Agnès b. fera, comme à son habitude, l’accrochage. Les photos de Massimo Vitali prises dans les discothèques sont de la sélection. « On connaît très peu ce travail. Ses images sont pourtant très intéressantes. Installé sur son échelle, il attend que les gens composent l’image, et on remarque toujours un individu qui se détache de la foule. Massimo continue de travailler à la chambre », ajoute-t-elle. On retrouvera aussi les photos de Larry Clark, Helen Levitt, Malick Sidibé et Leila Alaoui, entre autres.

 

Les amis d’Agnès b. sont des artistes : « Leur travail porte la beauté, et la beauté fait du bien », explique-t-elle. Leurs œuvres aident à comprendre. Et elle a eu besoin de comprendre et de trouver un sens à sa vie. En 1958, alors qu’elle est en terminale, une de ses amies arrive, enceinte, habillée en noir. Son compagnon a été tué pendant la guerre d’Algérie. Le monde bourgeois, catholique, de droite, installé à Versailles d’Agnès b. explose. Il lui a fallu en créer un autre. Elle vient de se marier avec Christian Bourgois et, pour gagner sa vie, travaille au magazine Elle, qui aime son style constellé de pièces chinées aux puces. En 1976, elle ouvre sa boutique rue du Jour et expose photos, dessins et œuvres divers. Juste en face, en 1984, c’est une boucherie qu’elle transforme en galerie, qui déménagera en 1996 pour rejoindre la rue Quincampoix où elle est toujours. Son attirance et sa curiosité pour l’art ont constitué son éducation sentimentale, c’est désormais sa source de jouvence.

Image d’ouverture : Portrait d’Agnès b. par © Patrick Swirc / Modds

Explorez
Les Rencontres de Niort 2026 : nos urgences contemporaines
Piton Carré, massif du Vignemale, 2021, série De glace © Grégoire Eloy
Les Rencontres de Niort 2026 : nos urgences contemporaines
Jusqu’au 31 mai 2026, les Rencontres de la jeune photographie internationale de Niort 2026 dévoilent leur nouvelle édition. Cette année...
20 mai 2026   •  
Écrit par Fabrice Laroche
Les images de la semaine du 4 mai 2026 : en immersion !
Missingu, œuvre évolutive. 50 à 450 tirages 25 × 20 cm sur papier washi kozo 1 g. Structures suspendues, exposition NÉO-ANALOG. © Laurent Lafolie
Les images de la semaine du 4 mai 2026 : en immersion !
C’est l’heure du récap ! Alors que les pellicules de nos smartphones se remplissent chaque jour d’innombrables images, les artistes de la...
13 mai 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Art et Patrimoine en Perche 2026 dévoile un parcours peuplé de légendes
Strange Place for Sunrise #04 © Dana Cojbuc
Art et Patrimoine en Perche 2026 dévoile un parcours peuplé de légendes
Le parcours Art et Patrimoine en Perche revient pour une 7e édition. Jusqu’au 14 juin 2026, quinze lieux d’exception présentent des...
08 mai 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Léna Maria : la nuit qui relie les êtres
© Lena Maria
Léna Maria : la nuit qui relie les êtres
Avec Les Nuits ouvertes, Léna Maria s’immerge dans une nature vibrante colorée d’ocres et d’argiles. À la lumière de la lune, elle...
29 avril 2026   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Le 7 à 9 de Chanel : Rodrigo Chapa, des constructions et des corps
© Rodrigo Chapa
Le 7 à 9 de Chanel : Rodrigo Chapa, des constructions et des corps
À l’occasion du 8e épisode du 7 à 9 de Chanel, qui s’est tenu le 18 mai dernier, organisé en collaboration avec le Jeu de Paume et...
22 mai 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Thana Faroq cartographie l'altération de la mémoire
Still image from Imagine Me Like a Country of Love © Thana Faroq
Thana Faroq cartographie l’altération de la mémoire
Thana Faroq, artiste pluridisciplinaire yéménite installée aux Pays-Bas, revisite ses souvenirs ainsi que les questions de migration...
22 mai 2026   •  
Écrit par Marie Baranger
Lise Sarfati, la matière à l’épreuve du temps
She © Lise Sarfati
Lise Sarfati, la matière à l’épreuve du temps
Il y a des rencontres qui ne s’effacent pas. Il y a quelques années, Lise Sarfati franchissait la porte de mon atelier. Elle n’était pas...
21 mai 2026   •  
Écrit par Fabrice Laroche
Reliées : la Gen Z sous les projecteurs de Marine Billet
© Marine Billet
Reliées : la Gen Z sous les projecteurs de Marine Billet
Entre tableaux vivants et bribes documentaires, la photographe française Marine Billet compose avec Reliées une traversée sensible de la...
21 mai 2026   •  
Écrit par Cassandre Thomas