Amy Friend : mourir et naître deux fois

29 mars 2023   •  
Écrit par Ana Corderot
Amy Friend : mourir et naître deux fois

En retravaillant sur des archives de personnes inconnues, Amy Friend met en lumière leurs histoires. Une manière de (re)vivre leurs expériences et de les faire exister à nouveau sous de bonnes étoiles...

Des symboles défilent, des portraits d’inconnu·es se mélangent à ceux d’ancêtres, le passé ressurgit en un million d’étoiles et les lumières artificielles se mélangent aux cieux. C’est dans des images d’archives chinées dans des boîtes en carton abîmées, rangées à l’abri dans le grenier de sa nonna, ou dans les étals des brocantes qu’Amy Friend a trouvé la matière pour réaliser ses séries poétiques faites de souvenirs. Dans l’esprit de la photographe originaire de l’Ontario au Canada, le médium photographique est un lieu d’inattendu et d’explorations sans limites, tant du point de vue de l’imaginaire que du jeu.

Définissant son univers comme étant une « zone malléable, une sorte de dialogue impossible à réaliser avec des mots, mêlant l’animer et l’inanimé, telle une enquête avec des réactions », Amy Friend s’intéresse avant tout au support des images et à leur signification selon un contexte personnel et historique. En effet, travailler à partir de photographies préexistantes lui permet d’engager une relation symbolique avec le·a photographe d’origine – anonyme ou non – et de se positionner dans différentes temporalités : celle d’abord du passé de la prise de vue, du présent de la retouche et celle de l’avenir, lors de la réception du public. Bercée par les conversations avec sa grand-mère autour d’albums familiaux, l’artiste a alors commencé à se pencher sur la nature même du 8e art. « Bien que nonna ait l’esprit vif, elle a oublié certains noms de personnes figurant·es sur les photos. Un proverbe dit que l’on meurt deux fois, lorsque l’on prend son dernier souffle et lorsque l’on prononce son nom pour la dernière fois. J’ai pensé à cela et à la photographie : nous pouvons voir l’existence d’une personne, d’un moment, d’un lieu et pourtant l’histoire de cette photo est perdue en même temps que l’identité de la personne quand elle meurt », déclare-t-elle.

© Amy Friend

© Amy Friend

Par-delà les possibles

« Ruth, octobre 1936 ». Voici ce qu’il reste au dos de cette image représentant une jeune femme dans une forêt tenant un fusil à la main. Une image qui a beaucoup interrogé Amy Friend sur la manière dont son simple prénom, la date indiquée, la posture et les objets disaient de cette femme. Que sait-on des gens que l’on aperçoit, que l’on regarde peu ou pas, qu’elle est leur histoire, et à quel moment devient-elle la nôtre ? Des questions qui hantent le travail de l’artiste, puisqu’en s’intéressant aux images d’antan, aux personnes étrangères ou disparues, elle s’intéresse forcément à leur vie, et rentre dans leur intimité. Sa série Dare alla Luce, un terme italien qui fait référence à l’accouchement, suggère l’idée de rencontre avec l’autre, de reconnexion et reconnaissance des protagonistes de ses créations. En apposant des taches ou faisceaux de lumières, elle éclaire à la fois les zones d’ombre de son passé et celui d’inconnu·es. Nitescences d’existences oubliées, ses œuvres nous plongent avec plus d’attention dans le vécu des individus présenté·es. Une façon de leur donner une nouvelle préciosité, une seconde chance, une seconde naissance. « Je pense que les gens sont là pour présenter de nombreuses facettes de nous-même. J’admets avoir choisi certaines images parce qu’elles me rappelaient des personnes ou des histoires de ma propre vie. Mais elles sont complexes dans ce qu’elles ont en commun.»

Lorsque nous avons échangé avec Amy Friend, elle a par hasard utilisé la police Avenir pour répondre à nos questions. Un beau clin d’œil aux temporalités plurielles de ses œuvres et aux traces qu’on laisse en guise de souvenirs aux générations à venir. Des morceaux de notre passage sur terre qui ramèneront sans cesse vers le passé celui ou celle qui les regardera. « Il y a cette image d’un voilier sur laquelle j’ai récemment travaillé. En la regardant, je n’arrêtais pas de penser au voyage et je me demandais pourquoi cette image avait été prise. Qui était ce photographe ? Les possibilités étaient nombreuses. Je me suis permis de répondre au mystère de tout cela avec le ciel nocturne inondé d’astres. Une réponse à la magie mystérieuse de la photographie et de la vie. »

© Amy Friend

© Amy Friend

© Amy Friend© Amy Friend

© Amy Friend

© Amy Friend© Amy Friend

© Amy Friend

 © Amy Friend

Explorez
Dans ma chair, un pays : Nathyfa Michel réinvente le « chez soi »
© Nathyfa Michel
Dans ma chair, un pays : Nathyfa Michel réinvente le « chez soi »
Développé à Regina, village de Guyane, Dans ma chair, un pays est le fruit d’une exploration de l’artiste visuelle Nathyfa Michel. Une...
07 septembre 2026   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Dans Soleil d’Hiver, Gregory Dargent compose les nuances d’un deuil
© Gregory Dargent
Dans Soleil d’Hiver, Gregory Dargent compose les nuances d’un deuil
Publié aux éditions Le Mulet, Soleil d’Hiver se lit comme un récit intime croisant la perte, l’exil et les liens que l’on noue. Une œuvre...
01 septembre 2026   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Lei Davis : transformer les blessures de l'enfance en paysages imaginaires
© Lei Davis
Lei Davis : transformer les blessures de l’enfance en paysages imaginaires
Dans le cadre du Festival OFF Arles 2026, la galerie La Forêt Imaginaire accueille There is no blue without yellow, la nouvelle...
11 août 2026   •  
Écrit par Cassandre Thomas
Rencontres d'Arles 2026 : les coups de cœur de la rédaction
Dana Steichen, M. Steichen est surpris par Mme Steichen en train de croiser un delphinium blanc avec un delphinium violet foncé afin d'augmenter la taille des fleurs de la variété blanche, Umpawaug Farm, Connecticut, États-Unis, 1938 Collection Spuerkeess. © 2026 The Estate of Edward Steichen / Artists Rights Society (ARS), New York.
Rencontres d’Arles 2026 : les coups de cœur de la rédaction
La semaine d'ouverture vient de se clôturer, mais le festival, quant à lui, sera bien présent tout l'été, et ce, jusqu'au 4 octobre...
13 juillet 2026   •  
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Quels mondes allons-nous habiter ? Fisheye #78 scrute le paysage
© Caroline Ruffault
Quels mondes allons-nous habiter ? Fisheye #78 scrute le paysage
Disponible à compter de ce vendredi 11 septembre, Fisheye #78 s’articule autour du paysage. Portfolios et dossier s’intéressent aux...
11 septembre 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Paris Photo a dévoilé le programme de son édition 2026 !
© AFP (Agence France-Presse), Michel Morgan, Paris, France, 9 octobre 1946, 1946, Fisheye Gallery
Paris Photo a dévoilé le programme de son édition 2026 !
La 29e édition de Paris Photo se tiendra au Grand Palais du 12 au 15 novembre 2026. À cette occasion, les œuvres de 1260 artistes...
10 septembre 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Premières fois / premières photos : l'histoire de la photographie à travers les nouveautés
Extrait de Holding the Camera (2015–2019) © Alberto Vieceli
Premières fois / premières photos : l’histoire de la photographie à travers les nouveautés
Au Pavillon Populaire, à Montpellier, Premières fois / premières photos retrace l'histoire du 8e art au travers des nouveautés, qu'elles...
10 septembre 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Lueurs Fauves : l’écosystème sensible d’Eve Campestrini
© Eve Campestrini
Lueurs Fauves : l’écosystème sensible d’Eve Campestrini
C’est au cœur de la vallée occupée par le Groupe Agricole d’Exploitation Collective (GAEC) de Montlahuc qu’Eve Campestrini compose Lueurs...
08 septembre 2026   •  
Écrit par Lou Tsatsas