« Attention Servicemember », apocalypse flow

16 décembre 2021   •  
Écrit par Julien Hory
« Attention Servicemember », apocalypse flow

Avec Attention Servicemember, réédité chez Mass Books, Ben Brody revient sur ses années de photographe de guerre en Irak et en Afghanistan. À travers un flux d’images à la fois alternatives et personnelles, il livre un témoignage entre ténèbres, intimité et humour.

« Si vos photos ne sont pas assez bonnes, c’est que vous n’êtes pas assez près ». Cette fameuse phrase du non moins célèbre Robert Capa, résonne à la vue des images de Ben Brody. À l’instar de son illustre prédécesseur, le photographe américain a côtoyé la guerre au plus près. Et pour cause. Âgé d’une vingtaine d’années, l’apprenti opérateur décide de s’engager dans l’armée de l’Oncle Sam. Nous sommes au lendemain des attentats du 11 septembre 2001. Comme une partie de la jeunesse du Nouveau Monde, il se cherche un avenir. Passionné par le 8e art depuis le lycée, il souhaite se professionnaliser. Ce sera le cas en 2003, lorsqu’inexpérimenté et sans-le- sou, il rejoint le service communication en tant que reporter de combat.

« Après la chute du World Trade Center, je pensais que les guerres que nous allions mener seraient le Vietnam de ma génération, confie-t-il. Des guerres évitables, qui n’atteignent aucun objectif politique. Elles sont pourtant profondément ancrées dans la culture américaine ». Influencé par le père du journalisme Gonzo, Hunter S. Thompson, mais aussi par Michael Herr ou Eugene Richards, il veut capter l’essence de son époque et l’histoire qui s’écrit. Mais la réalité le rattrape. Très vite, Ben Brody se rend compte que les guerres contiennent leurs propres codes. Il doit s’y résoudre, l’aspirant n’était pas préparé à ce qu’il allait trouver à des milliers de kilomètres de chez lui, en Irak.

© Ben Brody

Un soldat lambda

Sur le terrain des opérations, Ben Brody est considéré comme un soldat lambda. Les boîtiers qu’il transporte constamment avec lui suffisent à définir son rôle. « En tant qu’enrôlé, je travaillais seul, allant d’unité en unité, de combat en combat, explique-t-il. De fait, n’étant jamais fixé, je n’ai pas vécu l’expérience de la camaraderie et de la fraternité d’armes que de nombreux vétérans décrivent. Mais je portais tout de même un uniforme et un fusil ». Ainsi, il ne connaît pas la routine qui affecte souvent ses compatriotes. Pendant que ces derniers semblaient éprouver un jour sans fin, lui enchaîne les situations. « Je pouvais être en stationnement sur une base, à écrire des bulletins d’information et manger copieusement, puis le lendemain me retrouver au milieu de terribles batailles, couvert de brûlures ».

Une seule idée anime Ben Brody, celle de bien faire son travail. Avant même de se rendre sur des lieux d’affrontements, il réfléchit aux images qu’il va faire. S’il parvient à les imaginer, c’est que la communication visuelle de l’armée est très encadrée. « Je pensais beaucoup à ce que je voulais accomplir sur le terrain, se souvient-il. La « doctrine » consistait à photographier la guerre d’une manière qui justifiait son existence et à en exagérer les répercussions. À la fin, je savais quelles images l’officier des affaires publiques allait publier et celles qu’il refuserait ». Nous sommes là au cœur du projet imaginé par Ben Brody en réalisant Attention Servicemember : la censure et la propagande.

© Ben Brody

Le retour douloureux

Pour l’ancien militaire, l’enjeu du contrôle des images était tout à la fois une contrainte et un moteur. En tant que photographe de l’armée, il était libre de ses cliché, mais n’avais aucune emprise sur leur publication. Une fois libéré de ses obligations, Ben Brody peut alors choisir ses représentations et ainsi raconter son histoire. « N’oublions jamais que l’art n’est pas une forme de propagande ; c’est une forme de vérité », proférait un Président Kennedy empêtré dans le fiasco du Vietnam, un mois avant d’être assassiné. Sa vérité, Ben Brody en a fait un art qu’il nous livre sans fard. Dans un texte très personnel, il guide le lecteur dans les méandres de la guerre, de la violence et du sexe… Mais l’auteur manie aussi l’absurde et l’humour, toujours dans la volonté de véhiculer une perspective alternative à la guerre.

Las de jouer le jeu du pouvoir, Ben Brody se remet en question. « À un moment donné, j’ai compris qu’être un bon soldat, c’était faire le mal, confesse-t-il. C’est ainsi que j’ai décidé de ne pas me réengager ». Seulement voilà, pour ceux que les conflits loin de chez eux épargnent, il faut savoir retrouver une vie normale. En cela, Attention Servicemember fait une part belle à ce retour douloureux. Les images prises dans son Amérique natale se font alors plus sombres, dans un noir et blanc que le photographe juge presque sinistre. C’est peut-être pour cela que, revenu d’Irak, Ben Brody a ressenti le besoin de rejoindre une zone de guerre. Ce sera à Kandahar, en Afghanistan. Devenu journaliste indépendant, il saisit les degrés de distorsion que ses images ont subit dans le cadre de son engagement. Il se le promet, il ne sera plus aux ordres, mais volontiers un anti-héros témoin des paradoxes du monde.

Attention Servicemember, MassBooks, 46€, 300p.

© Ben Brody© Ben Brody© Ben Brody© Ben Brody

© Ben Brody© Ben Brody

© Ben Brody© Ben Brody© Ben Brody

© Ben Brody

Explorez
Quand la photographie s’inspire de la mode pour expérimenter
© Hugo Mapelli
Quand la photographie s’inspire de la mode pour expérimenter
Parmi les thématiques abordées sur les pages de notre site comme dans celles de notre magazine se trouve la mode. Par l’intermédiaire de...
17 avril 2024   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Dans l’œil de J.A. Young : l’hydre monstrueuse qui domine les États-Unis
© J.A. Young
Dans l’œil de J.A. Young : l’hydre monstrueuse qui domine les États-Unis
Cette semaine, plongée dans l’œil de J.A. Young. Aussi fasciné·e que terrifié·e par les horreurs que le gouvernement américain dissimule...
15 avril 2024   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Les images de la semaine du 08.04.24 au 14.04.24 : du bodybuilding au réalisme magique
© Kin Coedel
Les images de la semaine du 08.04.24 au 14.04.24 : du bodybuilding au réalisme magique
C’est l’heure du récap‘ ! Les photographes de la semaine s'immergent en profondeur dans diverses communautés, avec lesquelles iels...
14 avril 2024   •  
Écrit par Milena Ill
PERFORMANCE : des esthétiques du mouvement
© Nestor Benedini
PERFORMANCE : des esthétiques du mouvement
Du 6 avril au 22 septembre, l’exposition PERFORMANCE au MRAC Occitanie fait dialoguer art et sport. L’événement fait partie de...
13 avril 2024   •  
Écrit par Costanza Spina
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Les images de la semaine du 15.04.24 au 21.04.24 : pleins feux sur le potentiel du médium
© Maewenn Bourcelot
Les images de la semaine du 15.04.24 au 21.04.24 : pleins feux sur le potentiel du médium
C’est l’heure du récap‘ ! Les photographes de la semaine creusent l'énigme derrière les images, puisent dans les possibilités du 8e art...
21 avril 2024   •  
Écrit par Milena Ill
Ces corps qui nous traversent : réparer notre relation au vivant
© Chloé Milos Azzopardi
Ces corps qui nous traversent : réparer notre relation au vivant
Du 6 au 28 avril, Maison Sœur accueille Ces corps qui nous traversent, une exposition qui nous inivite à repenser notre rapport au vivant.
19 avril 2024   •  
Écrit par Costanza Spina
Photon Tide, le glitch à l'âme
© Photon Tide
Photon Tide, le glitch à l’âme
« Je voudrais que vous n'ayez pas peur de ce qui se trouve dans votre esprit, mais que vous l'embrassiez », déclare Photon Tide, ou « Pho...
19 avril 2024   •  
Écrit par Milena Ill
Nicolas Jenot : le corps des machines et ses imperfections
© Nicolas Jenot
Nicolas Jenot : le corps des machines et ses imperfections
Expérimentant avec la photo, la 3D ou même le glitch art, l’artiste Nicolas Jenot imagine la machine – et donc l’appareil photo – comme...
18 avril 2024   •  
Écrit par Lou Tsatsas