« Chefs-d’œuvre photographiques du MoMA » : une collection historique

21 septembre 2021   •  
Écrit par Lou Tsatsas
« Chefs-d’œuvre photographiques du MoMA » : une collection historique

Jusqu’au 13 février 2022, le Jeu de Paume accueille Chefs-d’œuvre photographiques du MoMA, la collection Thomas Walther. Un voyage, entre reportage et expérimentations avant-gardistes, au cœur de l’entre-deux guerre, à ne pas rater.

Passionné par le 8e art et lui-même photographe, Thomas Walther a commencé à collectionner des images dans les années 1970. Durant plus de vingt ans, il développe une collection imposante, fonctionnant à l’instinct pour dénicher ses trouvailles. « Ce n’était pas un amateur qui s’entourait de conseillers. Il aimait passer par des marchands et des maisons de vente et acquérait des œuvres d’auteurs déjà connus, comme d’artistes moins populaires », précise Quentin Bajac, directeur du Jeu de Paume, qui signe le commissariat de l’exposition, avec Sarah Meister, ex-conservatrice du département de photographie du MoMA. Dans les années 1980 et 1990, le collectionneur s’investit dans la politique d’acquisition du musée new-yorkais, et c’est naturellement qu’en 2001, l’établissement décide de faire l’achat des près de 400 clichés. Un ensemble impressionnant qui s’exporte pour la première fois hors du Museum of Modern Art, dans un événement d’une telle ampleur : au Jeu de Paume, pas moins de 228 tirages – dont une quarantaine inédits – sont présentés.

Animées par une scénographie dynamique, imaginée par Pauline Phelouzat, les images plongent le visiteur dans un univers passionnant. Au sein de l’exposition, pas d’organisation chronologique, mais plutôt une suite de thématiques, illustrant les maintes nuances de la photographie d’entre-deux-guerres : « La vie d’artiste », « Voici venir le nouveau photographe », « Découverte de la photographie », « Réalismes magiques », « Symphonie de la grande ville » et « Haute fidélité ». « Des cimaises sont placées au centre de chaque salle, en écho aux expositions typiques des années 1920, 30 et 40. Les couleurs modernes rappellent les créations du peintre néerlandais Piet Mondrian. Nous avons choisi d’individualiser chaque image. Comme des partitions blanches qui donnent un rythme : toutes gardent leur propre histoire sans être associées à d’autres », explique Quentin Bajac. Un parcours bariolé, contrastant avec le monochrome de la collection, comme un chemin fléché permettant au regard de rebondir sur des détails, de se perdre dans le réalisme d’un tirage, ou l’abstraction d’un autre.

El Lissitzky © The Museum of Modern Art, New York, 2021, pour l’image numériséeJohn Gutmann © 2020 The Museum of Modern Art, New York:Scala, Florence

à g. El Lissitzky © The Museum of Modern Art, New York, 2021, pour l’image numérisée, à d. John Gutmann © 2020 The Museum of Modern Art, New York:Scala, Florence

Transcender les années

Car entre reportages et expérimentations visuelles, Chefs-d’œuvre photographiques du MoMA s’impose comme un véritable hommage à une période de prolifération créative. « L’exposition ouvre sur une section inspirée par l’arrivée de nouveaux appareils, plus compacts et maniables, qui offrent une liberté nouvelle aux artistes. Le mouvement est au cœur de leurs travaux, notamment celui du corps », rappelle Quentin Bajac. Parmi les œuvres accrochées, de nombreux clichés de sport, donnent à voir la précision de ces nouveaux boîtiers. Réalisée en 1931, une image de Wili Ruge marque les esprits : son appareil accroché à la taille, le photographe avait capturé son saut en parachute de manière immersive. Dans « La vie d’artiste », une série d’autoportraits de photographes se détache, affirmant une volonté nouvelle de la part des auteurs : celle d’assumer la présence de l’appareil photo, et donc d’une dimension moderne, mécanique, s’éloignant du modèle de la peinture classique. Une évolution en adéquation avec des décennies marquées par les métamorphoses du médium.

Au cœur de « Réalismes magiques », les frontières du réel se brouillent, et accueillent, avec plaisir, l’abstrait. « Il s’agit ici de jeter un pont entre le surréalisme, la déréalisation du réel et celle de l’humain. L’homme apparaît ici en tant que figure inanimée. On assiste à une dissolution de ce dernier, au moyen de surimpressions, de flous, etc. », affirme le directeur du Jeu de Paume. Une parenthèse qui marque par sa modernité : les expériences des photographes présents – grossissements de parties du corps, jeux de reflets, de lumière, nus désexualisés – font ici étrangement échos aux tendances contemporaines d’Instagram. Un goût pour le modernisme que l’on retrouve dans « Symphonie de la grande ville ». « Le monde urbain devient le terrain de jeu par excellence des avant-gardes, à une époque d’urbanisation croissante, qui rivalisent en créativité – plongée, contre-plongée, reflets dans les vitrines, transparences… », précise le commissaire. Et, sur les murs colorés, un ensemble sur le photomontage transcende les années. L’œuvre de Paul Citroen, notamment, réimagine un monde complètement fantasmé en combinant des dizaines de bouts d’images pour former une jungle architecturale, où les immeubles chavirent, les uns sur les autres.

Véritable encyclopédie de la création d’entre-deux-guerres, la collection Thomas Walther surprend par son atemporalité. En découvrant les œuvres présentées au Jeu de Paume, le visiteur ne peut que s’extasier face à l’imagination de ces auteurs avant-gardistes qui, boîtiers en main, parvenaient, dès le début de siècle, à affirmer leur esthétique propre, et à s’approprier le réel pour mieux le représenter – avec une appétence, contagieuse, pour la magie.

Willi Ruge © The Museum of Modern Art, New York, 2021, pour l’image numériséeAleksandre Rodchenko © The Museum of Modern Art, New York, 2021, pour l’image numérisée

à g. Willi Ruge, à d. Aleksandre Rodchenko © The Museum of Modern Art, New York, 2021, pour l’image numérisée

Max Burchartz © The Museum of Modern Art, New York, 2021, pour l’image numérisée

Max Burchartz © The Museum of Modern Art, New York, 2021, pour l’image numérisée

Herbert Bayer © The Museum of Modern Art, New York, 2021, pour l’image numériséePaul Citroen © The Museum of Modern Art, New York, 2021, pour l’image numérisée

à g. Herbert Bayer, à d. Paul Citroen © The Museum of Modern Art, New York, 2021, pour l’image numérisée

Unknown photographer : Press-Photo G.M.B.H. © The Museum of Modern Art, New York, 2021, pour l’image numériséeGeorge Hoyningen-Huene © The Museum of Modern Art, New York, 2021, pour l’image numérisée

à g. Unknown photographer : Press-Photo G.M.B.H., à d. George Hoyningen-Huene © The Museum of Modern Art, New York, 2021, pour l’image numérisée

Kate Steinitz © The Museum of Modern Art, New York, 2021, pour l’image numérisée

Kate Steinitz © The Museum of Modern Art, New York, 2021, pour l’image numérisée

Maurice Tabard © The Museum of Modern Art, New York, 2021, pour l’image numériséeRaoul Ubac © The Museum of Modern Art, New York, 2021, pour l’image numérisée

à g. Maurice Tabard, à d. Raoul Ubac © The Museum of Modern Art, New York, 2021, pour l’image numérisée

Aurel Bauh © The Museum of Modern Art, New York, 2021, pour l’image numériséeKarl Blossfeldt © The Museum of Modern Art, New York, 2021, pour l’image numérisée

à g. Aurel Bauh, à d. Karl Blossfeldt © The Museum of Modern Art, New York, 2021, pour l’image numérisée

Franz Roh © The Museum of Modern Art, New York, 2021, pour l’image numérisée

Franz Roh © The Museum of Modern Art, New York, 2021, pour l’image numérisée

Image d’ouverture : Kate Steinitz © The Museum of Modern Art, New York, 2021, pour l’image numérisée

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