« Chronorama » : les archives de Condé Nast racontent le monde

23 mars 2023   •  
Écrit par Lou Tsatsas
« Chronorama » : les archives de Condé Nast racontent le monde

Retraçant près d’un siècle, l’exposition de la Collection Pinault Chronorama, Trésors photographiques du 20e siècle, présente pour la première au grand public une partie du fonds photographique de Condé Nast. Un voyage en plus de 400 images, où la mode, le surréalisme, le documentaire et l’ordinaire se croisent pour faire le portrait de notre monde et de son évolution.

C’est au cœur du magnifique Palazzo Grassi de Venise qu’a ouvert, le 12 mars 2023, l’exposition Chronorama, Trésors photographiques du 20e siècle, organisée par la Collection Pinault suite à l’acquisition de plusieurs centaines de tirages venus des archives de Condé Nast. Fondé en 1909, le groupe d’édition publie de nombreux titres, tous plus emblématiques les uns que les autres – Vogue, Vanity Fair, GQ, The New Yorker, Glamour… – autant de parutions qui font et ont fait vivre le 8e art sur leurs pages. Des balbutiements du médium aux expérimentations contemporaines, Condé Nast s’est imposé comme un acteur de l’évolution – et de la révolution – de l’image.

Et c’est dans le cadre somptueux du palais vénitien que le public est invité à découvrir non moins de 407 images, retraçant soixante ans d’histoire, de 1910 à 1979 (année où la loi concernant les droits d’auteur change aux États-Unis, permettant aux photographes de récupérer leurs images, ndlr). Pensé de manière chronologique, l’événement se fait l’écho de différentes générations, de différentes époques. Jouant avec les contrastes, de la douceur d’un portrait à la documentation d’une lutte, d’une mise en scène surréaliste à un shooting de mode, le fonds de Condé Nast parvient à croiser non seulement les écritures et les sujets, mais aussi les grands artistes et les anonymes, et enfin les tirages publiés et ceux jamais encore édités. « Si nous avons pensé l’exposition en unité de temps, tout se chevauche. Il y a une mise en avant des nuances et de la complexité d’un monde, des instants les plus emblématiques aux plus discrets. Avec cette exposition, nous sommes dans la matrice, face aux originaux. Il nous faut devenir archéologue pour naviguer en son cœur, fouiller pour dénicher les trésors », commente Matthieu Humery, conseiller pour la photographie auprès de la Collection Pinault.

DAVID BAILEY, Model in a Balenciaga wedding dress, 1967, Vogue © Condé NastDAVID BAILEY, Mick Jagger, 1964, Vogue © Condé Nast

à g. Model dans une robe Balenciaga, 1967, Vogue, à d. Mick Jagger, 1964, David Bailey

À la recherche de perles rares

Sur les deux étages du Palazzo Grassi, 185 auteurices croisent leurs regards, révélant chacun·e leurs trouvailles, leurs tons veloutés, comme leurs engagements. Un parcours si conséquent qu’il faudrait sans nul doute plusieurs journées pour s’y perdre pleinement, voguant d’un tirage à l’autre, à la recherche de perles rares – qu’il s’agisse d’un moment clé immortalisé avec brio, ou d’un cliché emblématique d’un·e artiste de renom. Parmi ces trouvailles, on aperçoit notamment Paul Thomson, qui ouvre la danse avec son portrait de Mary Walker, première femme à avoir porté un pantalon en public. Edward Steichen, quant à lui, précède Walker Evans dans la documentation de l’ordinaire et Erwin Blumenfeld embrasse l’esthétique surréaliste en imprimant des portraits dans les yeux d’un chat. Lee Miller capture l’interrogatoire d’une française au crâne rasé suite à l’occupation allemande et Irving Penn photographie le Père Couturier, fervent défenseur de l’art sacré qui collabora notamment avec Marc Chagall, Henri Matisse ou encore Fernand Léger… Un portrait d’Anna Mae Wong – signé à nouveau Steichen – encapsule sa beauté dans un jeu de résonance avec les compositions de Man Ray. Un autre, réalisé par Bert Stern et représentant Twiggy assise sur une télévision marque par sa représentation parfaite d’une époque, soulignant les tendances vestimentaires de toute une génération, comme le pouvoir évocateur de cette nouvelle technologie, emblème d’une société de consommation. Sur les murs défilent également les portraits de Jean Cocteau, Joséphine Baker, Winston Churchill, Charles de Gaulle, Salvador Dalí, Marlon Brando, Iggy Pop, John F Kennedy ou encore Audrey Hepburn. De l’art à la politique, de l’esthétique au social, tous et toutes soulignent l’envergure des publications de Condé Nast et parviennent à prendre le pouls d’un monde en perpétuel changement.

JEAN HOWARD, Marlon Brando, 1951, Vogue © Condé NastISABEY STUDIO, Jean Cocteau at a phonograph pavilion on the set of his ballet Les Mariés de la Tour Eiffel, 1921, Vanity Fair © Condé Nast

à g. , Marlon Brando, 1951, Vogue, Jean Howard, à d. Jean Cocteau au pavillon des phonographes sur le plateau de son ballet Les Mariés de la Tour Eiffel, 1921, Vanity Fair, Isabey Studio

Le statut d’œuvre

« Dans les années 1920 et 1930, les séances de shootings pensées pour garder dix à vingt images n’existaient pas. Il y avait au contraire une envie d’unifier, de prendre une seule photo et non des séries », rappelle Matthieu Humery. Lorsque la photographie prend petit à petit place dans l’univers des journaux et magazines, chaque tirage a le statut d’œuvre : une qualité remarquable, une composition, une mise en scène réfléchie. Pour illustrer cette démarche, Chronorama s’abstient de présenter des ensembles. Au contraire, chaque choix se veut méticuleux, chaque instant compte, comme des fragments permettant de retenir l’éclat d’une action révolue, d’un portrait important, d’un échange notable. Un processus long et minutieux : « Nous avons eu trois ans d’échange pour finaliser la vente. Le choix des photos était primordial. Si la collection Pinault avait la liberté qu’elle souhaitait, il nous fallait fouiller boîte après boîte dans des chambres froides ne dépassant pas les 14°C ! », précise le conseiller. Et de ces archives, ce dernier rapporte également quelques illustrations colorées – les premières couvertures de Vogue notamment. Celles-ci accompagnent les premières salles et s’effacent au fil des années, laissant place à la photographie. Un écho judicieux à la valeur artistique des tirages présentés.

Nourrissant également cette démarche, les œuvres de quatre artistes contemporain·es, disséminées au sein du Palazzo Grassi, créent un dialogue entre passé et présent, entre disciplines. L’Ukrainien Daniel Spivakov, croise peinture et impression pour se réapproprier des souvenirs qui ne lui appartiennent pas, Eric N. Mack s’inspire des shootings de mode pour designer des sculptures textiles. Giulia Andreani utilise le gris de Payne – un bleu-noir monochrome – pour souligner l’importance du female gaze au sein d’une telle archive. Enfin, Tarrah Krajnak révèle ses « archives de la représentation féminine » en réinterprétant les poses des modèles femmes au fil des siècles dans une performance résolument engagée. Des insertions judicieuses, apportant une touche de modernité au fonds présenté et permettant de déconstruire les thématiques des décennies d’autrefois par le prisme du présent.

BERT STERN, Twiggy wearing a mod minidress by Louis Féraud and leather shoes by François Villon, 1967, Vogue © Condé NastEDWARD STEICHEN, Actress Anna May Wong, 1930, Vanity Fair © Condé Nast

à g. Twiggy portant une minirobe moderne de Louis Féraud et des chaussures en cuir de François Villon, 1967, Vogue, Bert Stern, à d. Anna May Wong, 1930, Vanity Fair, Edward Steichen

PAUL THOMPSON, Dr. Mary Walker, the first woman to wear trousers in public, c. 1911, Vanity Fair © Condé Nast

Dr. Mary Walker, première femme à porter un pantalon en public, 1911, Vanity Fair, Paul Thompson

ERWIN BLUMENFELD, Rex Harrison and Lilli Palmer superimposed on the eyes of a Siamese cat, 1950, Vogue © Condé NastEDUARDO GARCIA BENITO, Woman wearing a pink floral printed flapper dress, 1926, Vogue © Condé Nast

à g. Rex Harrison et Lilli Palmer en surimpression dans les yeux d’un chat siamois, 1950, Vogue, Erwin Blumenfeld, à d. Femme portant une robe de flapper rose à imprimé floral, 1926, Vogue, Eduardo Garcia Benito

ALEXANDER LIBERMAN, A photogram made from an assortment of objects, 1941, Vogue © Condé Nast

Photogramme fait d’un assortiment d’objets, 1941, Vogue, Alexander Liberman

GEORGE WOLFE PLANK, Woman standing in yellow rue gown with large white collar, 1917, Vogue © Condé NastGEORGE HOYNINGEN-HUENE, Josephine Baker, 1927, Va

à g. Femme debout en robe de chambre jaune avec un grand col blanc, 1917, Vogue, George Wolfe Plank, à d. Josephine Baker, 1927, Vanity Fair, George Hoyningen-Huene

IRVING PENN, Lisa Fonssagrives-Penn lying in a field of grass, reading Gertrude Stein’s Picasso book, 1952, Vogue © Condé Nast

Lisa Fonssagrives-Penn, allongée dans l’herbe, lisant le livre de Gertrude Stein sur Picasso, 1952, Vogue, Irving Penn

CECIL BEATON, Standing portrait of General Charles de Gaulle, 1944, Vogue © Condé NastJACK ROBINSON, Actress and Singer Melba Moore, 1971, Vogue © Condé Nast

à g. Général Charles de Gaulle, 1944, Vogue, Cecil Beaton, à d. Actrice et chanteuse Melba Moore, 1971, Vogue, Jack Robinson

Image d’ouverture : Dr. Mary Walker, première femme à porter un pantalon en public, 1911, Vanity Fair, Paul Thompson © Condé Nast

© Condé Nast

Explorez
Magali Paulin, lauréate du prix Découverte 2026 Fondation Louis Roederer
© Magali Paulin, Pavillon de l’Indochine, construit pour l’Exposition coloniale de Nogent-sur-Marne de 1907. Jardin d’agronomie tropicale René-Dumont, Nogent-sur-Marne, juillet 2024, Avec l’aimable autorisation de l’artiste.
Magali Paulin, lauréate du prix Découverte 2026 Fondation Louis Roederer
Exposée dans le cadre des Rencontres d'Arles à l'Espace Monoprix, Magali Paulin remporte le prix du jury de la Fondation Louis Roederer...
12 juillet 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Sabelo Mlangeni reçoit le prix James Barnor 2026
"Faith and Sakhi Moruping, Thembisa Township", 2004, de la série Isivumelwano © Sabelo Mlangeni
Sabelo Mlangeni reçoit le prix James Barnor 2026
La nouvelle vient de tomber : Sabelo Mlangeni remporte la troisième édition du prix James Barnor pour son œuvre autour des notions de...
08 juillet 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Découvrez les 5 lauréates du Mentorat #4 des Filles de la Photo !
© Shanna Warocquier / Lauréate du Mentorat #4 des Filles de la Photo.
Découvrez les 5 lauréates du Mentorat #4 des Filles de la Photo !
Les cinq lauréates du Mentorat #4 des Filles de la Photo ont été dévoilées. Voici le palmarès de cette édition 2026 !
30 juin 2026   •  
Écrit par Annabelle GARBIGLIA
À l’Archevêché, Fisheye n’est jamais à cour(t) d’idées !
© Claire Jaillard
À l’Archevêché, Fisheye n’est jamais à cour(t) d’idées !
Pour la troisième année consécutive, Fisheye investit la cour de l’Archevêché à l’occasion de la semaine d’ouverture des Rencontres...
29 juin 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Magali Paulin, lauréate du prix Découverte 2026 Fondation Louis Roederer
© Magali Paulin, Pavillon de l’Indochine, construit pour l’Exposition coloniale de Nogent-sur-Marne de 1907. Jardin d’agronomie tropicale René-Dumont, Nogent-sur-Marne, juillet 2024, Avec l’aimable autorisation de l’artiste.
Magali Paulin, lauréate du prix Découverte 2026 Fondation Louis Roederer
Exposée dans le cadre des Rencontres d'Arles à l'Espace Monoprix, Magali Paulin remporte le prix du jury de la Fondation Louis Roederer...
12 juillet 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Mallory Lowe Mpoka élue lauréate du prix de la photo Madame Figaro
© Mallory Lowe Mpoka, In the Weft of Memory [Dans la trame de la mémoire] (détail), Musée des Beaux-Arts du Canada, Ottawa, 2025, tissage jacquard et perles de verre Avec l’aimable autorisation de l’artiste.
Mallory Lowe Mpoka élue lauréate du prix de la photo Madame Figaro
Le prix de la photo Madame Figaro, dédié aux femmes photographes émergentes, soutenu par Kering, a récompensé, à l’occasion des...
11 juillet 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Le prix Dior de la photographie attribué à Akari Takenobu
Threshold © Akari Takenobu, pour Christian Dior Parfums
Le prix Dior de la photographie attribué à Akari Takenobu
Initié en 2018 par Christian Dior Parfums, en partenariat avec LUMA Arles et l’École nationale supérieure de la photographie (ENSP) le...
10 juillet 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Rebekka Deubner, lettres d'amour à terre
© Rebekka Deubner
Rebekka Deubner, lettres d’amour à terre
Exposé aux Rencontres d'Arles, à la Croisière, le projet La terre amoureuse de Rebekka Deubner nous parle avec une grande justesse de la...
09 juillet 2026   •  
Écrit par Ana Corderot