Evita Goze, dans les yeux d’Anete

10 août 2017   •  
Écrit par Marie Moglia
Evita Goze, dans les yeux d'Anete

Pendant deux ans, la photographe lettonienne Evita Goze, 32 ans, a immortalisé le visage d’Anete. Personnage intriguant, la série qui lui est dédiée dévoile l’étrangeté d’un être disparu, mystifié par son auteure. Au-delà du fantasme il y a, derrière ce travail, une rencontre qui a profondément marqué la photographe. Celle-ci nous raconte aujourd’hui son histoire avec Anete.

Fisheye : Quand et comment as-tu rencontré Anete ?

Evita Goze

: J’ai rencontré Anete il y a huit ans, en 2009, à une période où j’ai commencé à envisager la photographie de manière très sérieuses. Je me rappelle avoir découvert ce forum où des filles recherchaient des photographes pour des soirées habillées. L’une d’entre elles était Anete. Dés que j’ai vu sa photo, j’ai su que je voulais la photographier. À ce moment là, j’ignorais tout de sa maladie qui l’emprisonnait dans un corps d’enfant. Anete souffrait d’une insuffisance hormonale qui empêchait ses cellules de se reproduire, et son corps de grandir. J’ai simplement trouvé qu’elle était incroyablement magnifique, donc j’ai accepté de faire les photos de sa soirée pour la rencontrer. Je craignais qu’elle rejette ma proposition lorsque je lui ai demandé d’être mon modèle, mais elle a accepté. Quelques semaines plus tard, sur le balcon de mon appartement, je demandais à Anete d’attacher ses cheveux et j’ai pris quasiment la même image que celle que j’avais vu d’elle la première fois.

Quelle est son histoire ?

Comme je l’expliquais plus haut, Anete souffrait d’une déficience d’hormones de croissance. Quand je l’ai rencontré, elle avait 17 ans mais mesurait seulement 1,35 mètres. Elle n’avait pas de poitrine, des hanches étroites et on pouvait facilement la prendre pour une enfant de 10 ans. Elle est morte en 2012, à cause d’autres problèmes de santé dont j’ignorais la gravité. C’est arrivé de manière très soudaine et ce fut un grand choc pour moi.

© Evita Goze

Sur ton site, tu expliques qu’elle est devenue ton « obsession photographique ». C’est-à-dire ? En tant que photographe, qu’est-ce qui t’as attiré vers elle ? Était-elle une inspiration ? Une muse ?

J’étais attirée par son apparence : elle avait le regard d’une femme dans un corp d’enfant. Elle me faisait l’impression de venir d’un autre monde. Quand je la voyais, elle provoquait en moi le désir d’appuyer sur le déclencheur, de faire une image. Je crois que l’éventualité de la perdre était déjà, quelque part, évidente et a nourri mon obsession envers elle. Je me souviens que je voulais tout observer d’elle : sa fragilité, les tâches de rousseur sur ses joues, les cicatrices et les bleus imprimés sur sa peau, les vêtements qu’elle portait, son maquillage, la réalité physique de son corps.

Comment était-elle devant l’objectif ? Est-ce qu’elle s’intéressait déjà à la photographie avant de te rencontrer ?

Elle était étudiante en art, mais pas spécialement intéressée par la photographie je crois. Mais elle était très facile à vivre, décontractée et enthousiaste pour essayer de nouvelles idées pendant nos séances.

Comment définirais-tu votre relation ? Êtes-vous devenues amies ?

Non, je ne dirais pas ça car nous nous rencontrions seulement pour faire des images… Mais il est vrai que nous passions beaucoup de temps ensemble. J’aime pensé que nous étions en train de le devenir.

Est-ce Anete l’auteur des dessins  que tu as intégré à la série ? Pourquoi fallait-il les ajouter ?

Tout à fait. J’avais le sentiment qu’avec mes photographies, elle pénétrait dans mon monde imaginaire et j’avais envie que l’on pénètre dans le sien.

Autoportrait extrait de la série "Anete", par © Evita Goze

Autoportrait d’Anete, extrait de la série Anete, par © Evita Goze

Combien de photos as-tu réalisé entre 2009 et 2012 ?

Pas tant que ça en fait car à cette époque, j’étais étudiante au Royaume-Uni et je rentrais occasionnellement en Lettonie. Je l’ai photographié deux ou trois fois en 2009, avant de partir à l’étranger pour mes études. Puis régulièrement entre le printemps et l’été 2011. Elle est décédée en février 2012 et après sa mort, j’ai passé beaucoup de temps à réfléchir sur mes images et ce que j’allais en faire.

En tant que spectateur, la première impression est qu’Anete semble tout droit sortie d’un rêve. D’ailleurs, tu expliques sur son site : « Je n’ai pas beaucoup de souvenir d’elle. Je me rappelle surtout que je parlais beaucoup. » Comment tu te sens, vis-à-vis de ce travail ?

Ce travail ne devait pas ressembler à ce qu’il est aujourd’hui. Quand je l’ai connu, je sentais que ce n’étais qu’un début. Si elle ne nous avait pas quitté si tôt, cette série aurait été complètement différente. J’étais étudiante en première année quand je l’ai connue, c’est-à-dire pas encore tout à fait sûre de moi. Ce que je vais dire peut paraître très égoïste, mais la vérité c’est que lorsqu’elle est morte, je n’ai pas fait seulement le deuil d’Anete, mais aussi celui des images que je ne pourrais jamais prendre. Malgré tout, j’ai toujours le sentiment qu’il y a quelque chose de très puissant dans ces images, souligné par la fragmentation des images et son décès. Peut-être bien que la photographie est capable de capturer l’essence de quelqu’un; ou bien la mémoire, le désir de cette personne. La mort d’Anete a aussi changé ma vision du médium photographique. Désormais pour moi, la photo est liée au sentiment de perte.

Qu’est-ce que tes photographies ne montrent pas d’Anete ?

Qu’elle était très courageuse et qu’elle avait aussi beaucoup d’humour !

Quelle est ton image préférée ? Ton souvenir le plus marquant avec Anete ?

Je me souviens d’un après-midi d’été près de l’océan. Le ciel était chargé de nuages blancs. Plus tard, un orage a débarrassé les rues de la chaleur estivale. J’ai photographié Anete allongée sur le sable, son dos était nu et elle avait un énorme bleu sur le pied. Puis des gouttes ont commencé à tomber. Un éclair a déchiré le ciel qui est devenu rose. Nous avons remonté la route qui longeait la forêt, de peur de louper le dernier train pour Riga, et le chemin s’est transformé en torrent. La pluie m’aveuglait, j’en avais jusqu’aux chevilles. Nous avons atteint la station, complètement trempées, mais juste à temps pour attraper le train. Nous avons essoré nos cheveux et nos vêtements dans le wagon, en laissant de grosse flaques d’eau sur le sol. Quand je pense à Anete, c’est toujours ce souvenir qui me revient en tête.

© Evita Goze

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Images par © Evita Goze

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