
Rénové et rouvert en décembre 2025, le Théâtre Nanterre-Amandiers inaugure sa nouvelle saison en offrant une carte blanche au Fresnoy – Studio national des arts contemporains pour concevoir une exposition collective. Présentée jusqu’au 22 février 2026, l’exposition articule images projetées, sculptures, films et animations autour de la « morphogenèse », terme utilisé par Goethe en 1790, qui désigne l’ensemble des lois façonnant la forme et l’architecture du vivant.
Sous le commissariat de Pascale Pronnier, responsable des programmations artistiques du Fresnoy, les six artistes invité·es – Hicham Berrada, Yue Cheng, Alain Fleischer, Éléonore Geissler, Yosra Mojtahedi et Momoko Seto – orientent la création vers le processus plutôt que vers le projet, ce qui donne lieu à des œuvres en perpétuel devenir.
S’inscrivant dans la programmation « L’Autre Scène : un théâtre vivant au-delà de la scène », cette invitation vise à ouvrir le Théâtre Nanterre-Amandiers à d’autres disciplines artistiques. Pour Christophe Rauck, son directeur et ancien directeur du Théâtre du Nord à Lille et Tourcoing, il s’agit également « d’une manière de rendre hommage au Nord » et, par ce dialogue avec le Fresnoy, de « ramener un peu du Nord à Paris ».
Entre matière et imagination
Du décryptage, d’Éléonore Geissler, des écailles photosensibles d’une ancienne espèce marine vieille de 400 millions d’années, à la construction de fables écologiques aux accents apocalyptiques dans les films de Momoko Seto, l’exposition déploie une temporalité vertigineuse et interroge la parenté entre formes chimiques et formes du vivant.
Dans le travail de Yue Cheng, cette question prend forme : elle convertit les signaux des mycéliums en sons synthétiques pour sonder les imaginaires du fait d’habiter dans un monde fongique, ouvrant à une coexistence entre humains et architectures mycéliennes préhistoriques. Yosra Mojtahedi instaure, quant à elle, une relation corporelle avec les visiteurs·ses à travers des formes hybrides brouillant la frontière entre le vivant et le non-vivant ; sa sculpture robotisée, sensible à la présence humaine, abolit la distance entre l’œuvre et son public.
L’exploration de mondes inconnus se poursuit avec Alain Fleischer, qui étudie depuis longtemps les cristations et fasciations de cactus – anomalies morphologiques encore inexpliquées par les botanistes du XXIe siècle, et avec Hicham Berrada, qui, grâce aux algorithmes de morphogenèse et à l’impression 3D, fait se matérialiser des entités ayant pu exister, pouvant exister ou appelées à exister.
Par leur audace spéculative, leur sensibilité aiguë aux métamorphoses du vivant et de la matière, ainsi que leur approche plurielle des médiums, ces artistes rendent visibles des phénomènes physiques invisibles tout en donnant corps à des imaginaires habituellement imperceptibles, faisant du souci universel porté à toutes les formes d’existence, organiques ou non, une loi inhérente à la morphogenèse.
Conçue comme un monde rêvé, l’exposition Morphogenèse ne se limite pas au spectacle visuel et perceptif dans l’espace du théâtre. Elle s’affirme comme une invitation à questionner l’anthropocentrisme et à repenser les visions binaires du monde, en proposant un dispositif invitant le ou la spectateur·ice à réinventer son rapport au vivant, telle une pluie salutaire dans un présent où l’imagination de l’avenir semble peu à peu se tarir.

