Le Château d’Eau réinventé : une visite guidée dans les pas de Sophie Zénon

17 février 2026   •  
Écrit par Fabrice Laroche
Le Château d’Eau réinventé : une visite guidée dans les pas de Sophie Zénon
© Sophie Zenon
Double expositions d'arbres
© Sophie Zenon
Roquette noir et blanc
© Sophie Zenon

Le Château d’Eau de Toulouse a rouvert ses portes le 22 novembre 2025 après dix-huit mois de travaux. Pour inaugurer ce site métamorphosé, c’est Sophie Zénon qui nous sert de guide. À travers son exposition L’humus du monde, à découvrir jusqu’au 22 mars 2026, l’artiste nous entraîne dans une déambulation intime, du pavillon des jardins jusqu’aux entrailles du fleuve, là où la mémoire des hommes se mêle à celle des plantes.

Dès l’entrée dans la Tour, le ton est donné. Sophie Zénon nous accueille devant une œuvre inattendue : un arbre du peintre Zoran Mušič. « C’est un peu une clé de lecture de l’ensemble de mon travail », confie-t-elle. Elle rappelle que le peintre qualifiait ces arbres de « morts végétales ». « C’est exactement ce qui m’intéresse, poursuit-elle : toute cette tension entre la beauté et l’effroi. »

Mais l’artiste n’est pas seule. Pour habiter cette architecture circulaire, elle a convié ceux qu’elle nomme ses « précieux compagnons de route ». Tout au long du parcours, ses images dialoguent avec des trésors puisés dans les collections toulousaines : les dessins écorchés du peintre Dado ou les performances de Dieter Appelt venus des Abattoirs, une Éruption du Vésuve de Pierre-Jacques Volaire prêtée par le Musée des Augustins ; ou encore d’antiques statuettes égyptiennes du Musée Saint-Raymond qui veillent sur ses propres représentations de la mort. Une véritable constellation qui ancre l’exposition dans le territoire.

L’intercesseur et l’empreinte directe

Au rez-de-chaussée, nous plongeons dans le cycle Rémanences. L’artiste nous arrête devant une image spectrale, une plante qui semble flotter dans la pénombre, aux racines arachnéennes : la Roquette d’Orient. « Ce sont des plantes obsidionales, explique-t-elle. Elles ont été introduites par les armées étrangères pendant les conflits, cachées dans les vêtements des soldats ou dans le fourrage des chevaux. »

Pour réaliser ces œuvres, Sophie Zénon travaille avec le botaniste François Vernier, qui a consacré vingt ans à ces végétaux. Ce que nous voyons n’est pas une simple photo, mais un photogramme. « C’est l’empreinte directe de la plante sur du papier photosensible », précise-t-elle. Dans ce processus, l’artiste s’efface derrière son sujet : « Je me pose en fait comme intercesseur. C’est la plante qui raconte une histoire, je ne suis pas là pour les capturer, mais je suis plutôt à leur service. »

Estampes d'arbres
© Sophie Zenon

Crâne entouré de fleurs
© Sophie Zenon
Double expositions d'un profil d'enfant et forêt
© Sophie Zenon

L’art de la réparation et le tête-à-tête avec la mort

En avançant vers la série La Seille, un paysage brumeux marqué de cicatrices dorées attire l’œil. Sophie Zénon livre alors une anecdote saisissante qui résonne avec l’histoire du bâtiment lui-même. « Un jour où j’avais une exposition à Strasbourg, le transporteur venu récupérer l’œuvre l’a malencontreusement fait tomber. Le verre s’est brisé, créant des reliefs sur le tirage », raconte-t-elle. Au lieu de jeter l’œuvre, elle s’inspire du Kintsugi, cet art japonais qui consiste à réparer les objets brisés avec de l’or pour souligner leurs failles au lieu de les masquer. « Je suis venue rehausser à l’or toutes les parties abîmées. Finalement, cela sert le propos : c’est le végétal sacrifié, mais renaissant et sacralisé. »

La visite se poursuit par une descente inédite. Grâce au nouvel élévateur extérieur, nous plongeons dans le sous-sol, cet espace voûté où battaient jadis les pompes hydrauliques. L’ambiance change, la lumière se tamise pour le cycle In Case We Die. Au centre, l’installation Terre saisit le regard. C’est un crâne blanc, d’une finesse absolue. « C’est vraiment la mise en abyme de l’artiste, confie Sophie Zénon. Ce sont quatre crânes en porcelaine réalisés à partir de l’IRM de mon propre crâne. » Mais elle ne les a pas laissés nus. Avec la brodeuse d’art Aurélie Lanoiselée, elle a conçu de véritables « crânes bijoux », parés de fils, de perles et de fragments végétaux qui semblent coloniser l’os. Dans ce ventre du Château d’Eau, la boucle est bouclée : la vie reprend ses droits sur la dépouille, transformant la mort en humus.

La forêt des ancêtres : le plexiglas comme filtre

Nous quittons la Tour pour rejoindre la Galerie 2, nichée sous une arche du Pont-Neuf. L’espace accueille la série Arborescences. Ici, on plonge dans l’intime : l’histoire de l’immigration italienne de sa famille. Sophie nous guide vers une image troublante, L’Homme-Paysage. On y devine un visage d’homme – Alexandre, son père – dont les traits semblent tatoués par la forêt. « Je ne travaille pas sur le passé, mais sur ce qui survit du passé dans le présent », précise-t-elle. Pour obtenir cet effet de palimpseste, elle nous révèle sa technique, sans aucun montage numérique : « J’ai imprimé le portrait de mon père sur une plaque de plexiglas, et je suis allée l’installer dans la forêt. J’ai joué avec les reflets, la lumière, le vent pour venir rephotographier la plaque au plus près du visage. » Le visage de l’exilé s’enracine enfin physiquement dans le paysage.

Cette exposition, qui marque la renaissance du Château d’Eau, est une expérience sensorielle qu’il est urgent de vivre avant le 22 mars 2026. Et pour que la trace ne s’efface pas une fois la porte refermée, il reste le livre. Publié pour l’occasion aux Éditions Païen, L’Herbe aux yeux bleus est bien plus qu’un catalogue : conçu comme un herbier contemporain, c’est un véritable objet d’art, un écrin de papier où Sophie Zénon continue, page après page, de cultiver la mémoire du vivant.

Double expositions d'une femme et d'un paysage
© Sophie Zenon
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