Frida Forever : interroger le validisme en images

27 mars 2025   •  
Écrit par Costanza Spina
Frida Forever : interroger le validisme en images
© Frida Lisa Carstensen Jersø Fisheye
Portrait dans la salle de bain
© Frida Lisa Carstensen Jersø

Le livre Frida Forever de Frida Lisa Carstensen Jersø explore la vie avec une maladie chronique entre autoportraits et mises en scène. Devenue paraplégique après un accident en 2012, puis confrontée à une anomalie cellulaire, la photographe documente son quotidien. Son travail interroge le validisme et les perceptions du corps malade.

Née en 1997, Frida Lisa Carstensen Jersø est une artiste danoise installée à Copenhague dont l’objectif capte avec une rare intensité les limites du corps humain. Diplômée en photographie d’art de la HDK Valand à Göteborg, elle s’attache à déconstruire les perceptions du corps malade, interrogeant le validisme et les représentations sociales qui en découlent. Son travail, à la fois brut et introspectif, explore la vulnérabilité comme un territoire mouvant. En 2012, Frida s’est appuyée sur la rambarde d’un pont, qui a cédé sous son poids, la précipitant dans une chute de 4,5 mètres sur l’asphalte et lui fracturant la colonne vertébrale. Depuis cet accident, elle est paraplégique et dépend d’un fauteuil roulant. En 2018, les médecins ont diagnostiqué chez elle une anomalie cellulaire provoquant la formation de vastes dépôts de calcium nécrosé. Cette condition l’a contrainte à passer une grande partie de sa vie d’adulte entre les murs des hôpitaux, subissant plus d’une centaine d’interventions chirurgicales, ainsi que de nombreux traitements médicaux et séances de radiothérapie. Au fil de ses innombrables séjours hospitaliers, elle s’est photographiée elle-même, montrant également l’univers aseptisé de l’hôpital et ses alentours. À la fois saisissantes par leur frontalité et empreintes d’une délicatesse presque tactile, ces images témoignent de sa métamorphose de l’adolescence à l’âge adulte. Elles capturent avec une acuité poignante la tension entre l’élan vital et les contraintes imposées par la maladie – une liberté à double tranchant, inséparable de la conscience aiguë de la fragilité corporelle et de l’éphémère équilibre de la santé. Ce dialogue visuel entre vitalité et entrave révèle une existence suspendue, où chaque mouvement, chaque instant d’autonomie devient une conquête aussi précieuse que précaire.

Intubation
© Frida Lisa Carstensen Jersø
Portrait frontal
© Frida Lisa Carstensen Jersø
Maladie chronique
© Frida Lisa Carstensen Jersø

Une réflexion sur la vulnérabilité

Frida Forever mène une réflexion sur la vulnérabilité de notre santé et rend visible ce que la société capitaliste et validiste souhaite cacher : le handicap et la maladie. La vulnérabilité occupe une place centrale dans les études sur le care, un champ théorisé par la politologue étasunienne Joan Tronto, pionnière dans l’analyse du soin et des systèmes de santé. Dans ses ouvrages, elle plaide pour une réévaluation radicale de nos sociétés qui placerait la pratique du soin au centre, en s’opposant ainsi à la perspective capitaliste qui, elle, privilégie l’économie et la finance, sans se soucier des injustices inhumaines que cela provoque au sein même des démocraties. Avec son travail, Frida valorise la vulnérabilité et porte un regard affûté et une approche introspective. Ce livre esquisse ainsi le portrait saisissant d’une vie, en capturant un corps suspendu à l’intersection de la jeunesse et de la maladie. « Ce livre est un témoignage de la vie à l’hôpital – cet espace clos où l’on vous envoie lorsque la maladie vous frappe. C’est un lieu où je passe une grande partie de mon existence, écrit la photographe dans la préface de son ouvrage. Mais avant tout, il s’agit de moi, Frida. Je braque l’objectif sur moi-même non seulement parce que la solitude m’accompagne souvent, mais aussi parce que mon corps malade, marqué par ses cicatrices, ses implants métalliques et toute sa fragilité, est le paysage que je connais le mieux. C’est mon territoire intime. »

Reflet dans un miroir
© Frida Lisa Carstensen Jersø Fisheye
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