Génération floréale

18 novembre 2015   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Génération floréale
Le bar Floréal devait fêter ses trente ans en 2015 mais a été mis en liquidation judiciaire l’été dernier. Retour sur trente ans d’aventures.

Le collectif Le bar Floréal devait fêter ses trente ans cette année, avant d’être mis en liquidation judiciaire l’été dernier. Trente ans d’aventures, d’expositions, de livres, de résidences… Trente ans de photographies engagées et de missions dans des villes, généralement de gauche… Trente ans de projets avec des graphistes, des affichistes, des éditeurs… Trente ans, le temps d’une génération. Une période durant laquelle les photographes et les graphistes du collectif ont impulsé une énergie qui a laissé des traces profondes.

Fondé en 1985 par deux photographes, André Lejarre et Noak Carrau, et un graphiste, Alex Jordan, Le bar Floréal est l’un des premiers collectifs à avoir été créé pour réaliser des projets photographiques de A à Z, en totale autogestion. Héritière des utopies de l’après Mai-68 – deux des fondateurs se sont rencontrés en Lorraine, pendant les luttes sociales de 1979 – l’association a toujours manifesté un engagement fort pour une photographie concernée, sociale et humaniste.

©Eric Facon / Galerie Le bar Floréal
©Eric Facon / Galerie Le bar Floréal

Une constance qui les a conduits à proposer des projets à de nombreuses institutions et collectivités (villes, conseils généraux, régions…) afin de rendre compte au plus près et au plus juste de la vie des gens. Des projets souvent articulés sur des résidences, des ateliers en milieu scolaire ou carcéral, et des restitutions d’images sur le lieu de leur prise de vue. Une manière de « rendre les images aux habitants », explique Eric Facon, membre du collectif depuis 2005.

À gauche toute

Cet engagement politique nettement à gauche se traduit aussi en privilégiant le groupe aux individus. En effet, au début de l’aventure toutes les photos sont uniquement signées « Le bar Floréal », et non de leurs auteurs. On retrouve cette volonté égalitaire dans le financement de la structure. Durant les quinze premières années, tous les revenus étaient mis en commun avec un fonctionnement très communautaire et redistribués de manière égale à ceux qui avaient participé à un projet. Ça a fonctionné tant que les photographes étaient peu nombreux, mais au fil du temps, « quand le groupe s’est agrandi en intégrant de nouveaux membres, ça leur mettait la pression de recevoir de l’argent alors qu’ils avaient parfois très peu travaillé. Certains le vivaient mal », détaille Cécile Lucas.

© André Lejarre/ Galerie Le bar Floréal
© André Lejarre/ Galerie Le bar Floréal

Photographiant les villes plus que les campagnes – même s’il y eut plusieurs travaux sur le paysage –, les 21 photographes qui, au fil du temps, partagèrent l’aventure du bar Flo ont toujours été associés au collectif de graphistes Nous travaillons ensemble (NTE), présent dès l’origine de l’association. En collaboration avec eux, ils ont conçu affiches, brochures, livres et scénographies d’exposition, maîtrisant ainsi toutes les étapes de la production. Jusqu’à créer leur propre maison d’édition qui réalisa la moitié des publications produites – plus d’une cinquantaine – durant ces presque trente ans.

Une maison commune

Mais le bar Flo, c’était aussi (et surtout) un lieu. Un ancien bistrot dans lequel ils ont investi toute leur énergie… et pas mal de leurs économies. Un lieu qui était leur maison commune et servait à toutes les activités : laboratoire, studio de prise de vue, bureau, espace d’exposition, de débats, de projections, de résidence, de fêtes… Un lieu qui bénéficiait du soutien de la Mairie de Paris, avec une subvention de fonctionnement pour la galerie, et aussi de la Région Ile-de-France. « C’est peut-être le plus dur de devoir quitter ce lieu, concède Cécile Lucas, dernière permanente du bar Flo. Il y a eu beaucoup de très bons moments. »

“Tu es toujours en échange, on n’est jamais seul à travailler, ça permet d’avoir des conseils, d’abandonner les fausses pistes…”

Un déchirement d’autant plus grand que Cécile est entrée dans le collectif il y a dix-neuf ans comme iconographe, et qu’elle en est sortie comme chargée de projet, ayant repris des études tout en travaillant, en passant un master.« C’est l’école que je me suis donnée pour valider à l’extérieur ce que je faisais à l’intérieur », précise-t-elle. Même tonalité pour Eric Facon, dans l’aventure depuis dix ans : « J’y ai énormément appris. Tu es toujours en échange, on n’est jamais seul à travailler, ça permet d’avoir des conseils, d’abandonner les fausses pistes… Ça a changé ma manière de travailler, c’était mon école de photo. J’y ai appris à manier certains outils, à travailler ensemble, à mener des projets… même si par moments, c’est difficile de travailler en groupe… »

©André Lejarre_CitéDunlop_fisheyelemag©Alex Jordan_CitéDunlop_fisheyelemag©Eric Facon_14N1102392_fisheyelemag© Eric Facon Mitry_fisheyelemag©Sophie Carlier Mitry_fisheyelemag©Mara Mazzanti-cité corbion_fisheyelemagMitry-Mory, CitŽ Corbrion. Derniere ŽtŽ avant dŽmolition.Mitry-Mory, CitŽ Corbrion. Derniere ŽtŽ avant dŽmolition.©b. baudin Lorraine_fisheyelemag©André Lejarre pano Lorraine_fisheyelemag©André Lejarre Lorraine_fisheyelemag2008, retour en LorraineSur la ligne transfrontalière, entre la France et le LuxembourgLorraine, 2008.Lorraine, 2008.Longwy, 1979.Le studio de Devant Usinor, Longwy, 1979.©Eric Facon bF _fisheyelemag©Eric Facon galerie_fisheyelemag©Eric Facon galerie bF_fisheyelemag

« Pour moi ce n’est pas un échec ! C’est une réussite de trente ans, c’est énorme », affirme Cécile. « Ce sont les photographes qui emporteront avec eux l’esprit du bar Flo », renchérit Eric. Leur dernier projet collectif, une résidence de 8 d’entre eux dans la ville de Mitry-Mory, sera exposé au printemps prochain. Les derniers ateliers menés par Laetitia Tura en prison donneront lieu à l’édition d’un nouveau journal, et la Bibliothèque nationale a dépêché une mission pour récupérer plusieurs livres et documents, pour garder trace de l’histoire d’un collectif pas comme les autres qui aura profondément marqué plusieurs générations de photographes.

Éric Karsenty

En (sa)voir plus

→ Le site du Bar Floréal

Explorez
Jean Painlevé : la science en rythme et les pieds dans l’eau
Jean Painlevé. Buste d’hippocampe, vers 1931. Épreuve gélatino-argentique d’époque © Les Documents Cinématographiques/Archives Jean Painlevé
Jean Painlevé : la science en rythme et les pieds dans l’eau
Le musée de Pont-Aven nous invite, jusqu’au 31 mai 2026, à une plongée fascinante dans l’univers de Jean Painlevé. Bien plus qu’une...
03 mars 2026   •  
Écrit par Fabrice Laroche
Le Château d’Eau réinventé : une visite guidée dans les pas de Sophie Zénon
© Sophie Zenon
Le Château d’Eau réinventé : une visite guidée dans les pas de Sophie Zénon
Le Château d’Eau de Toulouse a rouvert ses portes le 22 novembre 2025 après dix-huit mois de travaux. Pour inaugurer ce site...
17 février 2026   •  
Écrit par Fabrice Laroche
La sélection Instagram #546 : paysages monochromes
© sarahheartsoul / Instagram
La sélection Instagram #546 : paysages monochromes
L'hiver a effacé le bruit du monde. Cette semaine, les photographes de notre sélection Instagram arpentent des terres où la couleur s'est...
17 février 2026   •  
Lara Tabet et Yasmine Chemali remportent l’édition 2026 du BMW ART MAKERS
© Randa Mirza
Lara Tabet et Yasmine Chemali remportent l’édition 2026 du BMW ART MAKERS
BMW ART MAKERS a dévoilé le nom des nouvelles lauréates de son programme : il s’agit de l’artiste Lara Tabet et de la curatrice Yasmine...
07 février 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Théo Schornstein : le soupir des fleurs comme rempart au temps 
© Théo Schornstein
Théo Schornstein : le soupir des fleurs comme rempart au temps 
Entre abstractions chromatiques et textures organiques, le photographe, directeur artistique et réalisateur de motion design Théo...
14 mars 2026   •  
Le centre photographique de Rouen annonce le nom des quatre lauréats
© Emma Tholot
Le centre photographique de Rouen annonce le nom des quatre lauréats
Le centre photographique de Rouen Normandie a annoncé le nom des quatre personnes lauréates du programme FRUTESCENS 2026. 
13 mars 2026   •  
Résistances en images : Agnès Dherbeys de la Corée à l’Asie du Sud-Est
© Agnès Dherbeys/MYOP
Résistances en images : Agnès Dherbeys de la Corée à l’Asie du Sud-Est
De Katmandou à Séoul, Agnès Dherbeys a parcouru l’Asie pour documenter des mouvements sociaux, des combats politiques et des vies souvent...
13 mars 2026   •  
Écrit par Costanza Spina
Claire Amaouche et les évocations d’une errance
© Claire Amaouche
Claire Amaouche et les évocations d’une errance
Publié chez Zoetrope, De tous les chemins sauvages imagine une errance poétique dans une nature indomptée. Un périple jusqu’aux paysages...
12 mars 2026   •  
Écrit par Lou Tsatsas