Un matin, sans crier gare, Inès Berdugo se réveille avec une drôle de pustule sur le menton. Rendez-vous chez le dermatologue peu concluants, crèmes, incantations… Rien ne se passe. Elle va finalement voir une spécialiste en décodage thérapeutique qui lui dit de but en blanc qu’elle n’a pas fait le deuil de son père. Décédé dix ans auparavant, alors qu’elle n’était qu’une adolescente, le fantôme de celui-ci revenait la hanter, en ressortant par tous ses pores. Inès n’avait-elle effectivement pas eu le temps de « faire son deuil » ? De ces questionnements, elle construit Du formol dans le cœur. Une série documentaire faite en cinq épisodes qui la suit dans son voyage autour de la mort, pour enfin réussir à désemplir son cœur.
Peux-tu te présenter et me raconter ton parcours ?
Inès Berdugo : J’ai commencé par des études en arts visuels à la Haute école d’art et de design de Genève, avec des intervenants vidéastes qui m’ont donné envie de faire des films. Puis je suis allée à la Cambre, à Bruxelles, faire un master de texte et création littéraire. Ça m’a beaucoup aidée pour l’écriture de films. J’ai ensuite réalisé ma première série documentaire sur le deuil, Du formol dans le cœur.
D’où part cette série ?
Mon père est décédé quand j’avais 15 ans, d’une rupture d’anévrisme. Dix ans plus tard, j’ai eu un énorme bouton sur le menton, qui ne faisait que grossir. Les médecins ne comprenaient pas d’où ça venait. Je suis allée voir une femme qui fait du décodage thérapeutique, recommandée par ma mère : elle m’a dit que le menton est associé au deuil, et les problèmes de peau à un conflit de séparation. N’ayant jamais vu mon père mort, je me suis dit qu’il fallait que j’aille voir la mort en vrai pour accepter qu’elle existe. La seule mort que j’avais vue avant, c’était celle de mon lapin. Aller voir des gens qui travaillent autour de la mort (croque-mort, thanatopractrice) et même une rabbine, m’a permis de comprendre comment je pouvais avancer sur ce chemin. Leur regard et leur expertise m’ont aidée à appréhender le deuil de manière plus douce. Il y a également ma famille, que je conçois comme des personnages « experts » à leur manière.

Et justement, comment ça s’est passé quand tu as inclus ta famille ?
On n’avait jamais vraiment parlé du deuil de mon père jusqu’à ce que la série serve de prétexte. J’ai pu échanger avec mon frère, ma sœur, ma mère, et j’ai réalisé que chacun avait vécu ce deuil différemment. Ma sœur, par exemple, semblait avoir « fait le tour » très rapidement. J’ai trouvé ça salvateur de pouvoir enfin mettre mes émotions en mots.
Tu es à la fois derrière et devant la caméra. Qu’est-ce que ce double rôle a produit ?
J’étais dans un endroit très intime avec mes protagonistes, donc il me semblait juste de me mettre moi-même dans une position vulnérable, de me donner à voir autant que les autres m’offraient leur intimité. C’est un regard engagé, qui ne les enferme pas dans un cadre. Me prendre comme personnage sert de fil rouge à cette quête. Ce qui m’intéressait le plus dans le processus, c’était la rencontre, l’échange, ce qui allait émaner de ça.
On sent chez toi une grande spontanéité face à un sujet lourd. Qu’est-ce que ça apporte d’aborder les choses de façon décomplexée ?
Ce qui m’intéresse, c’est de traiter des sujets douloureux avec humour. Mon court métrage Les golfes se creusent parle de la calvitie, qui est en soi une forme de perte, c’est douloureux et pas seulement pour les hommes, mais pour l’entourage qui vit par procuration cette « perte ». Mon dernier film, Les yeux brouillés, parle d’une phase de l’amour où on n’est plus en symbiose avec l’autre. La vie n’est faite que de micro-deuils : on dit au revoir à un travail, une ville, des gens. Et ce qui m’intéresse, c’est de savoir comment on continue à vivre quand quelque chose disparaît. Le sujet, c’est autant la vie que la mort. Je n’ai jamais cherché à alléger ce sujet en l’évitant, car c’est justement le fait de ne pas en parler, de le rendre tabou, qui rend les choses lourdes.

Tout part souvent d’un détail physique : un bouton, des cheveux, des larmes…
Complètement. J’ai besoin de choses concrètes, donc ça part toujours d’un détail du corps pour aller vers quelque chose de plus intérieur, que les personnages ne peuvent pas exprimer par les mots. C’est le contraste entre le « petit bobo » et toute la grande problématique intérieure qui se joue derrière. C’est là que le drame opère, et c’est là aussi que se loge la légèreté.
Vois-tu dans tes projets une forme de « sublimation » de la peine ?
Mon moteur, c’est la réparation plus que la sublimation. Il y a une envie de réparer quelque chose de douloureux, par l’humour ou la poésie. L’image permet de mettre en miroir, d’ouvrir une porte. En parler, décaler le sujet, l’emmener vers quelque chose d’un peu fantastique ou humoristique, ça aide dans ce processus de réparation.
Finalement, la pustule ayant disparu, cela veut-il dire que tu as « fait ton deuil » ?
Je pense que ce projet m’a permis d’accéder à un endroit plus concret de mon deuil. Il y a un avant et un après la série, car j’ai enfin accepté que ça dure toute la vie, qu’il n’y ait pas de fin à ce deuil. Je suis juste moins dans le déni, j’ai plus d’outils pour le comprendre. Même si la série suit un schéma en étapes, dans la réalité, le deuil est un mouvement circulaire, jamais vraiment terminé, toujours en construction.
Du formol dans le cœur, disponible sur arte.tv
