Internet, côté coulisses

22 août 2019   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Internet, côté coulisses

Modérateurs de contenus textes et images pour des sites web et des réseaux sociaux, Virginie et Cyril le sont devenus par hasard dans les années 2000. Un métier neuf, en perpétuelle évolution, peu connu, et souvent mal compris. Plongée dans le Net, plutôt brut, avant polissage.
 Cet article, rédigé par Marie Bohner, est à retrouver dans notre dernier numéro.

Plus de 90 % des Français accèdent à Internet depuis leur smartphone, pour y passer un peu moins de cinq heures par jour en moyenne – dont plus d’une heure sur les réseaux sociaux. Un espace virtuel – mais public – d’expression dopé aux partages et aux likes, luttant à corps perdu pour une visibilité éphémère. En France, la loi encadre ces publications, sans toujours parvenir à se faire respecter. De ce foisonnement sont nés les modérateurs, nettoyeurs des fils d’actualités et des commentaires d’articles, pour une navigation sans doute plus apaisée du Web. Virginie et Cyril (les prénoms ont été changés) ont commencé à modérer des contenus en ligne de façon professionnelle dans les années 2000, autant dire au siècle dernier.

« Quand j’ai débuté, il n’y avait pas de réseaux sociaux. On modérait des habitués sur des forums, les conversations étaient suivies sur plusieurs mois, voire des années. Sans tablettes ou smartphones, l’activité était moins étalée sur la journée, presque nulle en été. Le vrai changement s’est produit quand les journaux ont activé le système des commentaires. Les internautes sont devenus agressifs pour tenter de frapper les esprits, leurs messages ayant un poids limité dans le temps. Ils postent plus pour réapparaître dans le fil », explique Cyril. Virginie complète : « Commenter à partir d’un smartphone autorise des réactions instinctives, fondées sur l’émotion. On a assisté à l’avènement d’une sorte de dictature de l’opinion : les gens se sentent autorisés à donner leur avis, au même plan que les journalistes, puisque leur réaction est publiée juste en dessous. »

L'origine du monde, Gustave Courbet

L’origine du monde, Gustave Courbet

Petit métier

L’expression revient chez les deux modérateurs. Une profession de coulisse, donc. Cyril compare: « Est-on vraiment reconnaissant aux éboueurs quand ils ramassent nos poubelles? Nous voulons surtout ne pas les voir. » « Nous sommes tous polyvalents, je forme aussi des modérateurs. Il n’y a pas de formations mises en place par l’État », selon Virginie. Si les horaires sont variables, et le télétravail possible – le charme de ce job souvent alimentaire –, les conditions sont rudes nerveusement, et l’emploi mal rémunéré. Une enquête du site américain The Verge, publiée en février, précise que les modérateurs engagés par des sous-traitants pour Facebook, quant à eux, ne touchent que 15 dollars de l’heure, et témoignent de souffrances psychologiques avérées.

Un modérateur valide ou rejette entre 400 et 800 messages par heure : rythme soutenu et pression constante. Ils sont confrontés à des contenus violents, haineux, parfois pédopornographiques ou zoophiles. Pourtant, ce sont des emplois très recherchés, selon Cyril : « Le marché du travail étant ce qu’il est, pour une annonce de poste de modérateur, j’ai entre 200 et 300 réponses dans les vingt-quatre heures. Nous voulons des gens avec une grosse culture générale, intéressés par l’actualité, avec des connaissances en art, en politique, en histoire. Des gens très diplômés. » Capables de connaître la loi et d’en interpréter les subtilités en fonction des contextes, des amoureux de l’esprit pionnier du Net, mesurés dans la censure.

 

Cet article est à retrouver dans son intégralité dans Fisheye #37, en kiosque et disponible ici.

© David Jay / The scar project

© David Jay / The scar project

The scar project © David Jay

Explorez
Les coups de cœur #575 : Marie Levi et Fiona Tranchart
© Fiona Tranchart
Les coups de cœur #575 : Marie Levi et Fiona Tranchart
Marie Levi et Fiona Tranchart, nos coups de cœur de la semaine, composent toutes les deux avec les espaces qui les entourent. L’une se...
16 février 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Empreintes : Farida Hamak et les traces que nous laissons
© Farida Hamak / Regard Sud galerie
Empreintes : Farida Hamak et les traces que nous laissons
Réalisée en Tunisie au gré de résidences artistiques, Empreintes dévoile une déclinaison de fragments aux lignes épurées. À...
13 février 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
11 expositions photographiques à découvrir en février 2026
© Martin Parr
11 expositions photographiques à découvrir en février 2026
Pour occuper les journées d'hiver, la rédaction de Fisheye a sélectionné une série d'événements photographiques à découvrir à Paris et...
04 février 2026   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Blue Monday : 28 séries de photographies qui remontent le moral 
© Charlotte Robin
Blue Monday : 28 séries de photographies qui remontent le moral 
Depuis 2005, chaque troisième lundi de janvier est connu pour être le Blue Monday. Derrière ce surnom se cache une croyance, née d’une...
19 janvier 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Margaux Fournier : Au bain des dames au bord de la vieillesse
© Margaux Fournier / "Au bain des dames"
Margaux Fournier : Au bain des dames au bord de la vieillesse
Avec Au bain des dames, nommé aux César 2026, Margaux Fournier réalise une fresque contemporaine d’un groupe d'amies retraitées...
19 février 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Maru Kuleshova, sur la rivière de la postmémoire
Image issue du court-métrage Rememory © Maru Kuleshova
Maru Kuleshova, sur la rivière de la postmémoire
Photographe et réalisatrice russe réfugiée à Paris, Maru Kuleshova signe, avec Rememory, son premier court-métrage. L'œuvre offre un...
19 février 2026   •  
Écrit par Marie Baranger
L'agenda de la semaine : 5 expositions à ne pas rater à Paris !
© Antoine Lecharny
L’agenda de la semaine : 5 expositions à ne pas rater à Paris !
Cette semaine, Paris se transforme en un vaste terrain de fouilles sentimentales et historiques. Des cryptes du Panthéon aux cimaises du...
18 février 2026   •  
Simone Veil – Mes sœurs et moi  : veiller sur elles
Denise Vernay, 1988 © Archives familles Veil et Vernay
Simone Veil – Mes sœurs et moi : veiller sur elles
Jusqu’au 15 octobre 2026, le Mémorial de la Shoah accueille Simone Veil – Mes sœurs et moi. Une exposition profondément touchante, conçue...
18 février 2026   •  
Écrit par Ana Corderot