« Le seul engagement que je tiens dans ma pratique photographique, comme dans la vie, c’est d’être libre »

05 décembre 2020   •  
Écrit par Anaïs Viand
« Le seul engagement que je tiens dans ma pratique photographique, comme dans la vie, c’est d’être libre »

Retour sur les auteures présentées dans le cadre du parcours digital dédié aux femmes photographes Elles X Paris Photo. Entre engagement et esthétique, Martine Barrat défend la notion de liberté. Entretien avec la photographe, vidéaste et metteuse en scène.

Fisheye : Comment en êtes-vous venue à la photographie ? Vous définissez-vous comme photographe ?

Martine Barrat : Je me définis comme une artiste. Danseuse, actrice, vidéaste, cinéaste, photographe, je suis tout cela à la fois. J’ai commencé la photographie à la suite d’un concours de circonstances. En 1977, je me suis fait dérober la caméra vidéo qui m’avait été offerte par Gilles Deleuze et Félix Guattari. Je l’avais depuis six ans, et je travaillais beaucoup dans le South Bronx au sein de gangs avec lesquels j’avais créé des liens d’amitié très forts : les Roman Queens, les Roman Kings et les Ghetto Brothers. Finalement, cette caméra était à eux autant qu’à moi. Ensemble, nous avons réalisé des vidéos qui ont été montrées à la Columbia University et en Italie, par Bertolucci. Et voilà qu’un jour, Pearl, le président de l’un des gangs, cogne à ma porte. Il m’apportait un cadeau : mon premier appareil photo. Nous avons pu continuer à travailler ensemble ! Voilà comment j’ai commencé la photographie : grâce à mes amis du Bronx.  J’achetais des rouleaux de films passés, moins coûteux, noir et blanc comme couleur, qui faisaient des effets intéressants au tirage. Vicky, la présidente des Roman Queens, m’avait acheté des bottines militaires pour que les rats ne m’attaquent pas les chevilles lorsque je partais travailler dans le South Bronx. Il faut dire que c’était la misère la plus terrible. Pas de chauffage… Les personnes âgées mouraient littéralement de froid ! Les propriétaires faisaient brûler les immeubles pour toucher l’argent des assurances.

Quels sont vos engagements dans votre pratique photographique ?

Le seul engagement que je tiens dans ma pratique photographique, comme dans la vie, c’est d’être libre. La liberté absolue ! Je photographie avec mon cœur. Je veux montrer aux gens et partager avec eux la beauté. J’ai développé comme une intuition, me permettant de savoir si les personnes que je veux prendre en photo l’acceptent ou pas, voire me le demandent. Je ne me suis trompée que deux fois dans ma vie ! J’ai toujours partagé mes photos. J’en ai fait tirer des centaines pour les gens que je prenais comme modèle. Je n’ai jamais volé une image ! Je cherche à déranger le moins possible, à être la plus transparente possible. C’est une façon d’aimer les gens. Faire de la photo, c’est partager une histoire d’amour.

Est-il légitime de parler d’un regard de femme dans la photographie ? Vous sentez-vous concernée ?

Non, absolument pas. Je pense que l’humanité du photographe transcende son genre. Qu’il soit une femme ou un homme, peu importe ! Quand je regarde une photo que j’aime, je ne cherche jamais à savoir si c’est un homme ou une femme qui l’a prise : cela ne revêt aucune importance à mes yeux. J’adore découvrir des photographes inconnus, et je me moque de savoir si c’est un homme ou une femme.

© Martine Barrat

Votre statut de femme a-t-il, ou a-t-il eu, une influence sur votre statut d’artiste ?

Voici une question étonnante, et je ne la poserais pas en ces termes car s’il y a bien un statut de la femme, pouvant varier selon les époques et les lieux, être une femme, ou un homme d’ailleurs, n’est pas qu’une question de statut.

Vivez-vous de votre art ?

Oui. Mes plus grands succès furent mes expositions au Whitney Museum of American Art de New York, au festival de cinéma à ciel ouvert organisé à Rome, intitulé Fuck you ! où j’avais été soutenue par Bernardo Bertolucci, au musée d’Art moderne de la Ville de Paris en 1984, à l’occasion du premier Mois de la Photo, et à la MEP en 2007 pour une grande rétrospective intitulée Harlem in my heart. J’ai également beaucoup travaillé pour des titres de la presse française et étrangère.

Quels sont les auteur(e)s qui vous inspirent ? Parmi eux/elles, y a-t-il des femmes photographes ?

Jean Genet, Gilles Deleuze, Marguerite Duras, qui m’a beaucoup aidée, Simone de Beauvoir, Toni Morrison, James Baldwin et ses écrits politiques fantastiques, pour qui j’ai travaillé, le grand cinéaste Kenji Mizoguchi font partie de mes références, tout comme Angela Davis, Margot Jefferson, Gordon Parks ou encore Copi, que j’aimais tant, et avec qui j’ai joué au théâtre l’une de ses pièces. Mais j’ai surtout envie de faire connaître des gens qui ne sont pas encore très connus et qui méritent de l’être : Caroline de Cointet qui photographie les lumières de Paris, Jeanne Grouet, Zaia Hamdi et ses formidables photos de New York dans les années 1990, Baptiste Léon qui réalise actuellement une série de portraits de gens masqués dans la rue pour construire une archive visuelle des temps que l’on traverse, ou encore le photographe italien Carlo Bavagnoli que j’ai découvert récemment.

© Martine Barrat© Martine Barrat

© Martine Barrat / représentée par La Galerie Rouge

Explorez
Kazuo Kitai, photographe du quotidien japonais
© Kazuo Kitai
Kazuo Kitai, photographe du quotidien japonais
À travers plus de soixante ans de photographie, Kazuo Kitai documente les bouleversements sociaux, urbains et intimes du Japon...
Il y a 11 heures   •  
Écrit par Costanza Spina
Wet Ground : les marges ukrainiennes d’Aria Shahrokhshahi
© Aria Shahrokhshahi 2026 courtesy Loose Joints
Wet Ground : les marges ukrainiennes d’Aria Shahrokhshahi
Depuis 2019, le photographe anglo-iranien Aria Shahrokhshahi multiplie les séjours en Ukraine. Dans Wet Ground, il compose un récit en...
29 mai 2026   •  
Écrit par Cassandre Thomas
Ovoo de Margarita Galandina
© Margarita Galandina
Ovoo de Margarita Galandina
Dans Ovoo, Margarita Galandina retravaille sur des archives familiales, et se tourne plus particulièrement vers ses aïeux·lles du côté de...
29 mai 2026   •  
Écrit par Deng Qiwen
Par-delà le mur du son : une immersion au cœur des soirées techno
Murs de l'Atlantique, 2013-2025 © Julie Hascoët
Par-delà le mur du son : une immersion au cœur des soirées techno
À travers les travaux de trois photographes, la maison Doisneau, à Gentilly, nous propose une immersion au cœur des soirées...
26 mai 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Kazuo Kitai, photographe du quotidien japonais
© Kazuo Kitai
Kazuo Kitai, photographe du quotidien japonais
À travers plus de soixante ans de photographie, Kazuo Kitai documente les bouleversements sociaux, urbains et intimes du Japon...
Il y a 11 heures   •  
Écrit par Costanza Spina
Les coups de cœur #583 : Daria Nazarova et WTNS
© Daria Nazarova
Les coups de cœur #583 : Daria Nazarova et WTNS
WNTS et Daria Nazarova, nos coups de cœur de la semaine, traitent de la représentation des corps et du mouvement. Toutes deux inspirées...
01 juin 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Dans Cavalcade, Pierre & Florent racontent l’histoire des Amazones d’aujourd’hui
© Pierre & Florent
Dans Cavalcade, Pierre & Florent racontent l’histoire des Amazones d’aujourd’hui
Jusqu’à la fin de l’été, le musée de la Mode et du Costume, situé à deux pas des arènes d’Arles, rend hommage à ces figures locales que...
31 mai 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Les images de la semaine du 25 mai 2026 : résistance et affirmation
22h41, Romainville, Juillet 2022 © Cha Gonzalez
Les images de la semaine du 25 mai 2026 : résistance et affirmation
C’est l’heure du récap’ ! Cette semaine, les images sont porteuses d’un message sur la résistance, tant individuelle que collective...
31 mai 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin