5 questions à Maria Sorbia : une plongée dans le « royaume souterrain »

5 questions à Maria Sorbia : une plongée dans le « royaume souterrain »
Blank Verse © Maria Siorba
Une personne tient un verre sur son front et le pose sur le mur
Blank Verse © Maria Siorba
MariaSiorba
Photographe
« Parfois, ma pratique de photographe dans ce monde me donne l’impression d’être une guerrière dans une guerre d’illusions, avec l’appareil photo comme seule arme. »

L’artiste visuelle Maria Siorba dévoile son premier livre photographique, Blank Verse, publié aux éditions Départ pour l’Image. Empruntant son titre au vocabulaire de la poésie (un vers régulier sur le plan métrique, mais sans rimes), elle compose en images le récit de nos tentatives de communication, de compréhension et de connexion. L’ouvrage se construit tel un dialogue entre l’intérieur et l’extérieur, où les photographies se font les messagères de ce qu’elle appelle le « royaume souterrain de nos sensations ». Rencontre.

Fisheye : Blank Verse est ta première publication. Comment te sens-tu ?

Maria Siorba : C’est un sentiment singulier. Ce qui rend la finalisation d’un livre si spéciale, c’est de savoir qu’un fragment de mon expérience personnelle, transformé en images, va désormais vivre entre les mains d’inconnus ou habiter discrètement la bibliothèque de quelqu’un d’autre. Un autre aspect précieux de cette aventure est la collaboration avec Départ pour l’Image, qui a magnifiquement conçu et porté cet ouvrage.

Comment décrirais-tu ton approche photographique ?

Ma démarche naît d’une attention aiguë à la perception et au paradoxe de ses multiples formes. En cherchant à comprendre comment nous voyons, ressentons et communiquons, je me heurte sans cesse à l’impossibilité d’aboutir à une conclusion définitive. Mes images surgissent souvent d’une interrogation existentielle, d’une tension ou d’un état indicible ; je me saisis alors de mon appareil et je tente ma chance. Souvent, les questions portent sur le questionnement lui-même, ou mes observations se concentrent sur l’observation elle-même et sur les personnes qui se trouvent dans cet état. Il y a tant à découvrir dans cette activité humaine de recherche, de notre échange avec le monde extérieur. C’est une négociation permanente entre notre besoin de paix intérieure et le chaos extérieur : nous extrayons des informations du réel pour les convertir en significations. Parfois, ma pratique de photographe dans ce monde me donne l’impression d’être une guerrière dans une guerre d’illusions, avec l’appareil photo comme seule arme.

Une personne met des jumelles devant les yeux d'une autre personne
Blank Verse © Maria Siorba
Une personne semble subergmée dans l'eau
Blank Verse © Maria Siorba
MariaSiorba
Photographe
« Je ne crois pas que la photographie révèle littéralement ce qui est caché. Elle crée plutôt les conditions nécessaires pour que le spectateur puisse le pressentir ou le deviner dans une certaine mesure. »
Une personne la tête en l'air accrochée à un arbre et une autre qui l'embrasse
Blank Verse © Maria Siorba

Dans Blank Verse, tu mentionnes le « royaume souterrain ». Selon toi, comment la photographie, un art de surface, peut-elle transmettre ce qui est essentiellement caché ou inaccessible ?

La question de la surface photographique est fascinante ; lorsqu’on s’y attarde, elle devient presque vertigineuse. Dans ce travail, tant par l’image que par l’objet-livre, je multiplie les références aux sens et aux organes qui façonnent notre perception et les facteurs qui l’influencent. L’un des enjeux est ce contenu invisible que nous portons en nous : ce « royaume souterrain ». Je ne crois pas que la photographie révèle littéralement ce qui est caché. Elle crée plutôt les conditions nécessaires pour que le spectateur puisse le pressentir ou le deviner dans une certaine mesure. Dans Blank Verse, l’image agit comme un canal qui laisse circuler l’information, au sens abstrait, en transportant un message sans jamais chercher à le posséder. La surface visible reste une surface, mais elle active des résonances, des souvenirs et des réactions organiques qui appartiennent au spectateur. L’inaccessible n’est pas exposé, il se négocie dans l’interstice entre l’œuvre et celui qui la regarde. C’est là que le sens se construit. Le choix des matériaux, l’alternance entre un papier mat épais pour le noir et blanc et un papier brillant et léger pour la couleur, est une manière d’incarner cette réflexion sur la surface. Cela invite le corps du lecteur à s’engager plus activement dans l’expérience tactile du livre.

Le livre est décrit comme une série d’exercices de télépathie. Peux-tu l’expliquer ?

À un moment donné, j’ai pensé que le livre était « échange de tentatives ». J’imagine le spectateur s’efforçant de saisir des images qui, elles-mêmes, traitent de cet effort de compréhension. Je crains qu’il ne soit impossible de se glisser véritablement dans la peau d’autrui, et l’on devine aisément pourquoi : nos paysages intérieurs demeurent, par essence, inaccessibles. Pourtant, il existe ces instants où l’on désire désespérément comprendre exactement comment l’autre personne voit les choses, afin de tirer certaines conclusions, pour mieux communiquer, ou simplement pour découvrir qui nous sommes à ses yeux. Peut-être que seul un geste métaphysique, comme un exercice de télépathie, pourrait permettre un tel alignement complet. Blank Verse évolue dans cette impossibilité : il ne prétend pas à la clarté totale, il met en scène la tentative.

Départ pour l’Image
56 pages
38 €
des mains qui oscultent une autre main avec une loupe
Blank Verse © Maria Siorba
Une texture moutonneuse
Blank Verse © Maria Siorba
Des vases sur une table
Blank Verse © Maria Siorba

Tu parles de « la dynamique émotionnelle de notre génération ». À quelle dynamique fais-tu référence ?

Sans vouloir parler au nom de toute une génération, je perçois une tension entre connexion et distance, née d’une contradiction singulière : nous nous exposons visuellement, tout en éprouvant un sentiment d’isolement. Nous apprenons à nous lier sous le regard des autres, à ressentir des émotions médiatisées par des filtres et des espaces stratifiés. J’ai toujours été fascinée par les courants émotionnels sous-jacents, ces forces magnétiques subtiles, ces moments d’incertitude ou d’attraction entre les êtres. Cette interconnexion, l’influence que nous exerçons les uns sur les autres, est un sujet de réflexion essentiel. Ces dynamiques ne sont pas nouvelles, mais je crée depuis ma position au sein de cette génération, avec ses outils et ses conditions propres. Je me demande souvent comment nous interprétons la photographie aujourd’hui : « Comment parler un langage visuel qui soit ressenti ? » Plutôt que d’expliquer, le livre cherche à ouvrir des espaces sensoriels. Pour communiquer, il me semble crucial de ne pas se concentrer ce qui nous sépare, mais de redécouvrir des moyens d’expression efficaces avec les outils dont nous disposons déjà.

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