

Comment raconter un traumatisme que l’on n’a pas consciemment vécu, mais qui a marqué toute une famille ? À travers son livre The Cedar Lodge, publié aux éditions Zatara Press, l’artiste américaine Maya Meissner transforme une histoire criminelle liée à Yosemite en un travail photographique subtil. Entre enquête, paysage et intimité, la photographe américaine explore la manière dont la mémoire se transmet et dont les lieux portent des traces invisibles.
Fisheye : À quel moment la photographie s’est-elle immiscée dans ta vie ?
Maya Meissner : À 16 ans, j’ai suivi mes premiers cours de photographie au lycée. L’art avait toujours été ma matière préférée. Auparavant, j’avais toujours aimé m’amuser avec le Minolta 35 mm de mon père, et au collège, j’ai reçu en cadeau un appareil photo numérique compact. Cela m’a amenée à partager des photos sur Flickr, cherchant à entrer en contact avec d’autres adolescent·es sur Internet. Mon professeur de photo au lycée m’a initiée à la chambre noire et j’ai tout de suite été conquise. Après chaque heure de libre passée dans la chambre noire, j’ai décidé de me consacrer au 8e art à l’université, ce qui m’a conduite à la SVA, l’école des arts visuels, à New York.
Dans ton livre The Cedar Lodge, tu parles d’une histoire personnelle et familiale. Peux-tu nous en dire davantage ?
À son retour d’une retraite de yoga incluant des séances de méditation silencieuse, ma mère m’a confié que cela avait fait ressurgir un traumatisme enfoui dont elle se sentait désormais prête à parler. Elle m’a ainsi raconté que, lors de nos vacances en famille à Yosemite quand j’avais sept ans, un homme avait tenté de s’introduire dans notre chambre de motel, mais que mon père l’avait fait fuir. Peu de temps après, deux femmes et deux filles ont été tuées à Yosemite. Le meurtrier était l’homme à tout faire du motel où nous avions séjourné. Mes parents avaient dû témoigner dans le cadre du procès civil qui avait suivi le procès pénal, ce qui avait engendré un traumatisme long, complexe et douloureux qu’ils nous avaient naturellement caché, à ma petite sœur et à moi, à l’époque. J’étais absolument bouleversée d’apprendre cela. J’ai donc commencé à faire des recherches sur cette histoire, à sauvegarder les photos que je trouvais en ligne, et tout naturellement, j’ai commencé à créer des collages, en les combinant avec des photos de famille et des images anciennes de la vallée de Yosemite.
Qu’est-ce qui t’a poussée à t’approprier cette histoire par l’art, malgré la distance et la complexité émotionnelle qu’elle impliquait ?
J’ai toujours utilisé l’art pour surmonter les épreuves de la vie. Dans ce cas précis, c’était plus complexe, car il s’agissait d’une expérience que j’avais vécue de près sans vraiment l’avoir ressentie. Ma sœur et moi dormions lorsque l’homme a tenté de s’introduire dans notre chambre. Jusqu’à la révélation de ma mère, j’ignorais l’impact que ce voyage avait eu sur ma famille. Dès le départ, j’étais tiraillée par le fait que ce traumatisme appartenait à quelqu’un d’autre ; ma famille n’avait perdu personne, mais le fait d’y avoir été confrontée de si près avait laissé des traces. Mes recherches m’ont permis de mieux comprendre, et le fait de le coucher sur le papier, à ma manière, l’a rendu moins effrayant. Et en me lançant dans ce projet, j’ai aussi forcé ma famille à en parler comme jamais auparavant.




Comment ton approche de la photographie de paysage se rattache-t-elle au thème du traumatisme abordé ici ?
J’ai grandi dans une région magnifique du nord de la Californie, et mes parents, horticulteurs, privilégiaient les activités en extérieur. Mon enfance a donc été rythmée par les randonnées et les aventures en pleine nature. Je crois que le premier photographe qu’on m’a présenté au lycée était Ansel Adams. Naturellement, entre la culture locale et les paysages qui m’entouraient, nombre de mes premières photos étaient des paysages. Je considère la photo de paysage comme mon premier pas vers la photo artistique, mais c’est aussi un domaine que j’ai essayé de fuir. Pour ce projet, il m’a semblé essentiel de retourner à Yosemite pour prendre des photos. Le contraste entre de telles horreurs et un lieu si splendide – un lieu qui occupe une place si importante dans l’histoire de la photographie – était fondamental pour appréhender et raconter ce récit.
Tu utilises des collages, des photos de famille et des images prises des années plus tard. Quel a été ton processus créatif pour ce projet ?
J’ai toujours été fascinée par l’exploration des limites de la narration, et raconter cette histoire, survenue il y a tant d’années, représentait un véritable défi visuel. Le projet a débuté par des collages, car c’était le seul support accessible depuis mon domicile à Brooklyn. N’étant pas totalement impliquée dans cette histoire, je voulais que le projet prenne l’allure d’une enquête, intégrant de multiples voix. Je souhaitais qu’il soit clair que, malgré son caractère personnel, une certaine distance existe entre le sujet et moi. Je me suis rendue à Yosemite à deux reprises pour ce projet, une fois en été et une fois en hiver. La plupart des clichés sont en couleur et montrent l’hôtel et le paysage environnant. Lors de mon second voyage, j’ai réalisé une seconde série, en noir et blanc, de nuit, avec flash, uniquement dans l’enceinte de l’hôtel. Je me suis plus concentrée sur de petits moments étranges ou dérangeants, évoquant davantage des images de scène de crime. Pour enrichir le projet, j’y ai également inclus les photos prises à 17 ans lors d’une visite à Yosemite avec un ami, ignorant alors l’histoire que ce lieu revêtait pour ma famille.
Dans une œuvre inspirée d’une histoire criminelle, comment as-tu évité le sensationnalisme ?
Dès le départ, j’ai veillé à ne pas sensationnaliser l’histoire. Pour ce faire, j’ai notamment évité de montrer des scènes de violence explicite. La brutalité des événements est seulement suggérée dans les photographies et les collages, et on pourrait même la manquer si l’on n’y prête pas attention. J’ai également choisi de flouter les visages de toutes les personnes impliquées, par respect pour leur vie privée, mais aussi pour illustrer que cela aurait pu arriver à n’importe qui : à moi, à vous, à n’importe qui d’autre. Cela confère à l’histoire une dimension universelle. J’ai aussi opté pour le livre comme support principal, car il est plus personnel : c’est un petit objet qui invite à une expérience individuelle.
En revisitant ce lieu et cette histoire, as-tu eu le sentiment de faire la paix avec ton propre passé ?
Ce projet a été une véritable thérapie pour moi, même s’il a aussi été très éprouvant. J’allais et venais pendant des périodes très productives, puis j’avais besoin de plusieurs mois pour m’en détacher complètement. Mais on dit que la guérison n’est pas un processus linéaire, et je crois que c’est toujours vrai lorsqu’on crée une œuvre inspirée d’expériences personnelles difficiles.


154 pages
$60


