Michael Schmidt décompose Berlin au Jeu de Paume

14 juin 2021   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Michael Schmidt décompose Berlin au Jeu de Paume

Le Jeu de Paume accueille, jusqu’au 29 août, Michael Schmidt, une autre photographie allemande. Une rétrospective d’envergure dédiée au photographe allemand, qui a, durant cinq décennies, photographié inlassablement Berlin.

Berlin, des années 1960 aux années 2010. Sa division, sa réunification, ses paysages urbains et son ciel gris, ses aspirations artistiques, son charme alternatif… La capitale allemande est la muse de Michael Schmidt, photographe autodidacte, né dans la ville en 1945. Gendarme à Berlin-Ouest, l’auteur découvre, alors qu’il n’a qu’une vingtaine d’années, le 8e art et se forme en autodidacte. Dans la rue, il capture des images brutes, dans lesquelles on devine une guerre froide menaçante, une fragilité relative à la division de la métropole. Documentaires, ces premiers essais visuels tendent déjà vers l’abstraction, vers un besoin de raconter le monde d’une manière qui diffère. Un goût pour l’inhabituel que Michael Schmidt poursuivra tout au long de sa carrière.

Première rétrospective de l’artiste, l’exposition Michael Schmidt, une autre photographie allemande, accueillie au Jeu de Paume – avant de voyager à Madrid et Vienne – a été pensée par l’historien de la photographie et commissaire Thomas Weski et la conseillère artistique Laura Bielau. « Tous deux ont accompagné le travail de Schmidt. L’un l’a suivi durant trente ans, et l’autre était son assistante », précise Quentin Bajac, directeur du Jeu de Paume. Construit de manière chronologique, l’événement s’étale sur deux étages, donnant à voir l’étendue du travail d’un auteur ayant marqué la photographie allemande. Car Michael Schmidt fait de Berlin sa modèle, sa protagoniste, au fil des années. De ses premiers tâtonnements, plus conventionnels, dans la rue, à ses expérimentations artistiques où portraits, paysages, et photographies de photographies s’alternent. « Moi qui suis autodidacte, je pensais que l’art et la vie ne faisaient qu’un. Or je me suis rendu compte au terme d’un douloureux processus que l’un n’avait absolument rien à voir avec l’autre. Au fond, il faut lâcher prise, perdre, détruire, pour pouvoir prétendre créer du nouveau. Et ça, c’est douloureux », confiait-il.

© Foundation for Photography and Media Art with the Michael Schmidt Archive© Foundation for Photography and Media Art with the Michael Schmidt Archive

Chasser les interprétations

C’est au deuxième étage du Jeu de Paume que l’œil du photographe émerge réellement, et guide le spectateur à travers les rues tentaculaires de Berlin. Dans les salles, les images de Michael Schmidt deviennent étranges, singulières. Elles illustrent le goût de l’auteur pour la fragmentation, la condensation, l’abstraction. Elles révèlent Berlin d’une manière inhabituelle, loin des représentations urbaines des débuts de l’auteur. Ici, natures et portraits s’imbriquent, et racontent l’histoire d’une ville fragilisée. C’est là le fil rouge de cette exposition. Alors que l’Allemagne soigne ses plaies, et se transforme, après la réunification, alors que l’ombre de la dystopie n’a pas encore complètement disparu, le photographe parvient à sortir ses sujets de leur ancrage historique. Dans ses clichés, le passé et la politique s’effacent, pour ne faire apparaître que certains détails. Au regardeur, ensuite, de rassembler les morceaux, d’élucider le jeu de piste pour constituer, lui-même, le portrait d’une ville en mutation.

Un subterfuge d’autant plus criant dans la série Ein-heit (Uni-té), travail mariant portraits, paysages et images venues de journaux, gros plans et panoramas, hyperréalisme et abstraction. Alignées sur les murs du musée, les photographies se déroulent à la manière d’un feuilleton. Une expérience immersive, jouant avec la notion du réel pour questionner les systèmes sociopolitiques en vigueur en Allemagne. « Dans ce contexte, l’artiste s’interroge sur le rôle essentiel de l’individu dans la société, et le parti qu’il décide de prendre », rappelle Thomas Weski. Des fragments poignants, qui attrapent le regard et éviscèrent les idées préconçues. Face à ces images en ligne, plus rien n’a de sens, et les interprétations se multiplient, prêtes à être chassées. C’est là la force du travail de Michael Schmidt. Une capacité à transcender le présent – son présent – et à le fragmenter pour mieux le représenter. Des créations aux arrières plans peu profonds, qui jouent avec les nuances et s’affranchissent du simple noir et blanc pour proposer un nuancier de gris, évoquant le ciel pluvieux de Berlin. Une véritable lettre d’amour, torturée, crue, profonde et complexe, à la ville qui l’a vu naître, grandir et disparaître.

© Foundation for Photography and Media Art with the Michael Schmidt Archive© Foundation for Photography and Media Art with the Michael Schmidt Archive

© Foundation for Photography and Media Art with the Michael Schmidt Archive

© Foundation for Photography and Media Art with the Michael Schmidt Archive© Foundation for Photography and Media Art with the Michael Schmidt Archive

© Foundation for Photography and Media Art with the Michael Schmidt Archive

© Foundation for Photography and Media Art with the Michael Schmidt Archive© Foundation for Photography and Media Art with the Michael Schmidt Archive

© Foundation for Photography and Media Art with the Michael Schmidt Archive

© Foundation for Photography and Media Art with the Michael Schmidt Archive© Foundation for Photography and Media Art with the Michael Schmidt Archive

© Foundation for Photography and Media Art with the Michael Schmidt Archive

Explorez
Lee Miller à Saint-Malo : une exposition présente de rares images de la Seconde Guerre mondiale
© Lee Miller Archives, Angleterre 2024
Lee Miller à Saint-Malo : une exposition présente de rares images de la Seconde Guerre mondiale
À l’occasion du 80e anniversaire de la libération de Saint-Malo, la chapelle de l’École nationale supérieure de la marine...
17 mai 2024   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Minuit brûle : Cendre, de lune et de sang
© Cendre
Minuit brûle : Cendre, de lune et de sang
Les cycles d’une lune rousse couronnant un paysage apocalyptique, un loup à l’allure surnaturelle, des brebis à la merci d’une meute…...
16 mai 2024   •  
Écrit par Gwénaëlle Fliti
La poitrine creuse : Quentin Yvelin et le souffle (qui) court
© Quentin Yvelin
La poitrine creuse : Quentin Yvelin et le souffle (qui) court
Des corps, qui respirent et expirent, la cage nouée, les membres dénudés. Autour d’eux, des roches, des végétaux, des ombres que les...
15 mai 2024   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Les images de la semaine du 06.05.24 au 12.05.24 : danser loin des sentiers tracés
© Ame Blary
Les images de la semaine du 06.05.24 au 12.05.24 : danser loin des sentiers tracés
C’est l’heure du récap‘ ! Les photographes de la semaine nous invitent à nous évader des conventions sociales et de la pensée dominante....
12 mai 2024   •  
Écrit par Milena Ill
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Forgotten in The Dark : l’hommage dansant de Tom Kleinberg
© Tom Kleinberg
Forgotten in The Dark : l’hommage dansant de Tom Kleinberg
Le festival Circulation(s) n’en finit pas de faire briller la jeune photographie européenne. Dans l’un des cubes de l’espace central du...
Il y a 1 heure   •  
Écrit par Hugo Mangin
Les coups de cœur #493 : Albertine Hadj et Alessandro Truffa
© Albertine Hadj
Les coups de cœur #493 : Albertine Hadj et Alessandro Truffa
Nos coups de cœur de la semaine, Albertine Hadj et Alessandro Truffa, emploient la photographie comme une manière de retranscrire et...
Il y a 5 heures   •  
Écrit par Milena Ill
Dans l’œil de Pelle Cass : déchiffrer le chaos d’un terrain de sport
© Pelle Cass
Dans l’œil de Pelle Cass : déchiffrer le chaos d’un terrain de sport
Cette semaine, plongée dans l’œil de Pelle Cass. Dans Crowded Fields, le photographe américain immortalise des terrains de sport sur...
Il y a 9 heures   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Les images de la semaine du 13.05.24 au 19.05.24 : la fragilité de l’existence
© Jana Sojka
Les images de la semaine du 13.05.24 au 19.05.24 : la fragilité de l’existence
C’est l’heure du récap ! Cette semaine, les photographes donnent à voir les déclinaisons de la fragilité de l’existence.
19 mai 2024   •  
Écrit par Apolline Coëffet