Mihai Barabancea

14 janvier 2016   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Mihai Barabancea
Mihai Barabancea vit en Roumanie, à Bucarest, sa ville natale. Il s’est lancé dans la photographie comme dans une quête. Son but ? Découvrir l’âme de son pays. Certaines rencontres, à Bucarest, l’ont heurté de plein fouet. Elles font la force de son premier ouvrage, “Overriding Sequences”.

Fisheye : Pourquoi es-tu devenu photographe ?

Mihai Barabancea : Quand j’étais enfant, nous vivions près d’un cinéma de Bucarest, où j’ai passé beaucoup de temps à regarder des films. Je n’ai jamais trop aimé lire donc, j’imagine que c’est ainsi que je suis devenu quelqu’un de « visuel ». Je crois que j’ai hérité de la passion de mon père qui prenait les photos de famille. Quand je me suis mis au street-art, j’ai eu envie de documenter cette activité, alors j’ai commencé à me balader avec un appareil photo. C’était le même que mon père. Aujourd’hui, mince, je suis toujours incapable de m’en servir comme lui s’en servait !

Dans une interview, tu décris Bucarest comme la « capitale du meurtre de la Roumanie ». Comment décrirais-tu la ville à quelqu’un qui n’y a jamais mis les pieds ?

Je suis né là-bas, c’est mon environnement. Donc je sais comment l’apprivoiser. Mais pour un inconnu, la ville laissera des impressions qui dépendront de son milieu d’origine. Il faut un certain temps pour s’y adapter. Généralement, la capitale de n’importe quel pays est une ville sous stéroïdes, hyperactive. Elle ne reflète pas l’atmosphère du pays en lui-même. Dans cette interview, j’ai usé d’une métaphore – c’est mon truc de hacker la réalité. À Bucarest, tu peux en effet voir beaucoup plus de choses perturbantes que dans n’importe quel autre endroit. Mais regardons aussi le bon côté… Il me semble que certaines idées préconçues des Occidentaux sur l’Europe de l’Est sont vraies. Mais franchement, vous êtes des gens bien éduqués et ne pouvez juger une majorité sur quelques individus de mauvaise réputation. Alors je ne voudrais pas que les photos de mon livre donne une mauvaise image de mon pays.

"Overriding Sequences" / © Mihai Barabancea
“Overriding Sequences” / © Mihai Barabancea

Pourquoi t’es-tu impliqué dans ce travail ? Et à quel point t’es-tu impliqué ?

Ça a commencé quand j’étais en école d’art. Il n’y avait personne là-bas pour s’intéresser à de vrais sujets. Donc il fallait que ce soit moi. J’avais quelques expériences à mon actif, que je devais à des sales trucs que j’avais vécu – un peu à la Robert Downey Jr., façon de parler. Pour ce travail, j’ai voyagé pas mal dans toute la Roumanie : pour me retrouver moi-même et découvrir l’authenticité de mon pays. J’avais quelques idées spécifiques en tête mais le truc incroyable, c’est que ce sont les gens et les situations qui m’ont trouvé. Tout est une question de moment et de comment canaliser une énergie.

Ça n’a pas été dur de te confronter à cette réalité brutale que tu documentes ?

Est-ce que tu aimerais voir le soleil tous les jours et jamais une goutte de pluie ? Moi non. J’apprécie autant les bonnes choses que les mauvaises. C’est comme ça que tu chopes une bonne histoire : en prenant cher pour la bonne cause, si je puis dire.

Tu as pu te rapprocher facilement des hommes, des femmes et des enfants que tu as photographié ?

Absolument pas. Ça a été très compliqué. Et ça continue de me hanter. Ceux qui m’ont le plus obsédé sont ceux que je n’ai pas pu photographier, pour des raisons éthiques ou parce que c’était dangereux.

"Overriding Sequences" / © Mihai Barabancea
“Overriding Sequences” / © Mihai Barabancea

Tu as pris en photo des gens en train de se droguer : comment tu reçois et ressens la force de scènes comme celles-là ?

Tu ne peux pas parler de quelque chose que tu ne connais pas, pas vrai ? Il se trouve que j’avais l’habitude de me shooter à la dope avant de shooter avec mon 35 mm. Ça foutait en l’air mon karma… La photo est devenue un substitut. ‘Puis maintenant je suis à fond dans le sport, ça renforce mon esprit et me permet de capturer des scènes dramatiques. Je ne suis pas étranger à la douleur et l’anxiété.

"Overriding Sequences" / © Mihai Barabancea
“Overriding Sequences” / © Mihai Barabancea

Tu savais depuis le début que tu en ferai un livre ?

Au début je prenais pas mal de photos pour m’améliorer. Au bout d’un an, j’ai réunis toutes ces images jamais sorties dans une maquette, un tout petit travail d’édition… Puis j’ai rencontré le visionnaire Nicu Ilfoveanu, qui est un artiste reconnu dans le pays et un gourou du livre. Il a découvert ce que je faisais et m’a proposé une collaboration. Je lui suis reconnaissant pour son ouverture d’esprit. Chacune de mes petites maquettes étaient baptisées Overriding Sequences [«séquences primordiales»]. C’est le nom que j’ai donné à ce premier livre.

Comment te sens-tu après avoir réalisé ces images et ce premier ouvrage ?

Je suis en train de réfléchir sur différentes méthodes d’exploitation de l’image. Mon expérience avec Overriding Sequences a été tellement complète que maintenant, j’ai besoin d’en sortir, de faire autre chose. C’est comme un état de stress post-traumatique : il me faut une thérapie. Du coup je suis à fonds sur la post-photographie*.

Au final, combien de temps as-tu consacré à cette série ?

Overriding Sequences m’aura pris quatre ans en tout. Ça n’a pas été facile, mais j’ai appris beaucoup durant cette période.

Comment tu la décrirais en quelque mots ?

Nébuleuse zone de confort.

mihai-barabancea-fisheyelemag-2mihai-barabancea-fisheyelemag-3mihai-barabancea-fisheyelemag-4mihai-barabancea-fisheyelemag-6mihai-barabancea-fisheyelemag-7mihai-barabancea-fisheyelemag-8mihai-barabancea-fisheyelemag-11mihai-barabancea-fisheyelemag-12mihai-barabancea-fisheyelemag-13mihai-barabancea-os-book-fisheyelemag-1mihai-barabancea-os-book-fisheyelemag-2

* « Le Mois de la Photo à Montréal et la condition post-photographie », un entretien de Joan Fontcuberta à retrouver dans Fisheye #14.

Explorez
Dans l’œil de Cloé Harent : derrière la falaise se cache la lumière
© Cloé Harent, Residency InCadaqués 2025
Dans l’œil de Cloé Harent : derrière la falaise se cache la lumière
Cette semaine, nous vous plongeons dans l’œil de Cloé Harent, dont l’œuvre a fait l’objet d’un accrochage lors de l’édition 2025 du...
02 janvier 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
5 coups de cœur qui photographient la neige
© Loan Silvestre
5 coups de cœur qui photographient la neige
Tous les lundis, nous partageons les projets de deux photographes qui ont retenu notre attention dans nos coups de cœur. Cette semaine...
22 décembre 2025   •  
Écrit par Apolline Coëffet
26 séries de photographies qui capturent l'hiver
Images issues de Midnight Sun (Collapse Books, 2025) © Aliocha Boi
26 séries de photographies qui capturent l’hiver
L’hiver, ses terres enneigées et ses festivités se révèlent être la muse d’un certain nombre de photographes. À cette occasion, la...
17 décembre 2025   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Grégoire Beraud et les terres colorées de l'Amazonie
Kipatsi © Grégoire Beraud
Grégoire Beraud et les terres colorées de l’Amazonie
Dans sa série Kípatsi, réalisée dans l’Amazonie péruvienne, Grégoire Beraud met en lumière la communauté Matsigenka, sa relation à la...
13 décembre 2025   •  
Écrit par Marie Baranger
Nos derniers articles
Voir tous les articles
MYOP, vingt ans de photographie : défaire, refaire, rêver le monde
© Agnès Dherbeys
MYOP, vingt ans de photographie : défaire, refaire, rêver le monde
À l’occasion de son vingtième anniversaire, le collectif MYOP investit le Carré de Baudouin avec une exposition manifeste....
09 janvier 2026   •  
Écrit par Costanza Spina
Zexuan Zeng : la mémoire et le pouvoir
The Internal Crusade © Zexuan Zeng
Zexuan Zeng : la mémoire et le pouvoir
Le photographe Zexuan Zeng exhume lors d'un voyage les fantômes de l'Armée rouge qui ont réalisé la Longue Marche, un épisode fatal de la...
08 janvier 2026   •  
Écrit par Thomas Andrei
Le Nemesiache : avant-garde féministe sud-italienne entre art et mythe
© Lina Mangiacapre
Le Nemesiache : avant-garde féministe sud-italienne entre art et mythe
Longtemps marginalisé dans les récits de l’histoire de l’art, le collectif féministe napolitain Le Nemesiache, actif dans les années...
07 janvier 2026   •  
Écrit par Costanza Spina
13 expositions photographiques à découvrir en janvier 2026
© Sarah van Rij
13 expositions photographiques à découvrir en janvier 2026
Pour occuper les journées d'hiver, la rédaction de Fisheye a sélectionné une série d'événements photographiques à découvrir à Paris et...
07 janvier 2026   •  
Écrit par Fisheye Magazine