Nos corps, nos identités, notre temple

12 novembre 2021   •  
Écrit par Ana Corderot
Nos corps, nos identités, notre temple

À l’occasion de la 9e édition des Rencontres photographiques du Xe, plus d’une cinquantaine de photographes investissent les lieux du 10e arrondissement parisien. Coup de projecteurs sur trois photographes exposées au jardin Villemin.

Lors du lancement de la nouvelle édition des Rencontres photographiques du Xe, nous allions découvrir l’exposition collective des 12 lauréat·e·s au jardin Villemin – un des six hotspots de la biennale de la photo parisienne. Après les grilles de l’entrée dédiées à la série 10 du parrain Marvin Bonheur, en parcourant les allées et le kiosque du jardin Villemin, nous avons découvert des projets à la croisée des champs journalistiques, documentaires, militants ou artistiques. Et parmi les artistes exposé·e·s, trois photographes nous ont interpellé : Carmen Abd Ali, d’Elsa Kostic et de Nouta Kaïe. Toutes les trois développent un regard tendre et engagé et interrogent notre rapport au corps, au genre, à notre image. Trois travaux distincts qui résonnent pourtant à merveille. Chacune, à leur manière, nous invite à une prise de conscience : nos corps sont des hôtels abritant nos pensées et il est vital d’en prendre soin, de les célébrer et de les magnifier. 

© Nouta Kiaïe© Elsa Kostic

© à g. Nouta Kiaïe, à d. Elsa Kostic

Carmen Abd Ali

« Mbelha »

, en hassanya (dialecte arabe) désigne la pratique traditionnelle de gavage des femmes en Mauritanie. Pour son projet éponyme réalisé en 2020 la photographe et autrice indépendante Carmen Abd Ali s’est penchée, à travers le prisme occidental, sur le sort de celles, qui, depuis des siècles, subissent les dogmes aliénants d’une société patriarcale mauritanienne. Selon la tradition, la femme se doit d’être ronde et bien en chair, pour être « désirable », «  féminine » et prête à se marier. Pour répondre à ces canons de beauté, elles s’infligent, dès leur plus jeune âge, une vie de sévices au détriment de leur santé. Dans sa série Mbelha, Carmen Abd Ali questionne la notion de beauté. Ses mises en scènes esthétiques, faites de portraits colorés, détonnent avec l’en(v)fer du décor et la violence du quotidien des mauritaniennes. Pour autant, cette série n’entend pas dénoncer ces pratiques culturelles, mais plutôt ouvrir un espace permettant à ces jeunes filles de s’exprimer tout en s’impliquant dans le projet. Carmen Abd Ali témoigne de l’importance de s’approprier et de protéger notre corps. Il est nécessaire d’en faire un lieu de douceur.

© Carmen Abd Ali© Carmen Abd Ali
© Carmen Abd Ali© Carmen Abd Ali

© Carmen Abd Ali

© Carmen Abd Ali

Elsa Kostic

En 2016, Elsa Kostic a vécu six mois au Brésil. Là-bas, elle a tissé des liens forts auprès de la communauté LGBTQIA+, et a amorcé une série intitulée XYX−XO. De retour à Sao Paulo en 2020, elle décide de poursuivre ce projet photographique, à la fois cru et poétique, en mettant en scène les acteur·rice·s de cette communauté. Née dans un contexte politique brésilien extrêmement violent, XYX-XO  interroge les détours des identités plurielles, et la manière dont nous les représentons. Grâce à ses lectures parallèles du mythe de narcisse (le héros éponyme se donne la mort après s’être rendu fou amoureux de son propre reflet) Elsa Kostic a voulu faire l’éloge de l’amour de soi, sans démesure. Aux confins du naturel et de l’artificiel, ses images révèlent des personnages indépendant·e·s, aux regards intenses et dont les corps sont défaits par les contraintes du genre. Véritable ode à la transformation − le titre de la série évoquant un chromosome sexuel pouvant se réinventer à l’infini − , l’œuvre d’Elsa Kostic nous partage une conviction : c’est en s’aimant et s’acceptant qu’il devient possible d’exprimer son essence véritable.

© Elsa Kostic© Elsa Kostic

© Elsa Kostic

© Elsa Kostic© Elsa Kostic

© Elsa Kostic

Nouta Kiaïe

Lovstory

, c’est l’histoire universelle d’un amour complexe envers soi-même. Empreinte de tendresse, la série de Nouta Kiaïe se lit comme une percée subtile dans l’intimité des corps – le sien et celui des personnes qu’elle côtoie. À la manière d’un puzzle, la photographe de 25 ans, a réuni des images aux temporalités différentes, mettant en exergue le rapport à la mutation. Ici, la peau et le corps se conçoivent comme les médiums permettant d’accéder à la psyché, au ressenti. L’artiste réussit à montrer que derrière des carapaces brutes se cachent en réalité sensibilités et insécurités. Les protagonistes de ses images se dévoilent sans artifices. Ensemble, ils et elles vibrent, s’affirment et embrasent leur émotions. Plus qu’un dialogue perpétuel entre le corps et l’esprit, Nouta Kiaïe compose ici une œuvre « à fleur de peau ».

© Nouta Kiaïe© Nouta Kiaïe

© Nouta Kiaïe

© Nouta Kiaïe© Nouta Kiaïe

© Nouta Kiaïe

Explorez
Jaka Mojškerc : des déchirures comme des bouts de vie
© Jaka Mojškerc
Jaka Mojškerc : des déchirures comme des bouts de vie
À travers ses images et ses collages, Jaka Mojškerc construit de petites histoires d'un quotidien qui passe lentement dans la...
22 septembre 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
500 portes, neuf douches : l’étrange expérience de Suwa Shin
기다리는 여자 (Waitng Woman), Be Nu (累) © Suwa Shin
500 portes, neuf douches : l’étrange expérience de Suwa Shin
Pendant six mois, la photographe coréenne Suwa Shin a frappé à 500 portes de son immeuble pour poser une question pour le moins...
19 septembre 2026   •  
Écrit par Marie Baranger
On Prom's Eve : Lucas Troadec raconte l'adolescence et son obsolescence
© Lucas Troadec
On Prom’s Eve : Lucas Troadec raconte l’adolescence et son obsolescence
Réalisée à Abu Dhabi, On Prom's Eve nous parle du passage à l'âge adulte dans un contexte géopolitique compliqué. Une série à retrouver...
17 septembre 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Dans ma chair, un pays : Nathyfa Michel réinvente le « chez soi »
© Nathyfa Michel
Dans ma chair, un pays : Nathyfa Michel réinvente le « chez soi »
Développé à Regina, village de Guyane, Dans ma chair, un pays est le fruit d’une exploration de l’artiste visuelle Nathyfa Michel. Une...
07 septembre 2026   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Les Photaumnales : pour une éducation aux images
© Marisol Mendez
Les Photaumnales : pour une éducation aux images
À l’occasion du Bicentenaire, l’heure est au constat. Intitulée « La Photographie, et après ? », l’édition 2026 des Photaumnales...
26 septembre 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Et après la fumée ? : Louis Lepron révèle les dégâts des incendies de Fontainebleau
© Louis Lepron
Et après la fumée ? : Louis Lepron révèle les dégâts des incendies de Fontainebleau
Cet été caniculaire n'a épargné personne, encore moins la nature, première victime du dérèglement climatique. Le constat a été sanglant...
24 septembre 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Jaka Mojškerc : des déchirures comme des bouts de vie
© Jaka Mojškerc
Jaka Mojškerc : des déchirures comme des bouts de vie
À travers ses images et ses collages, Jaka Mojškerc construit de petites histoires d'un quotidien qui passe lentement dans la...
22 septembre 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Les coups de cœur #585 : Lorenzo Levi et Federico Pacini
A non Fairy, Tale. © Lorenzo Levi
Les coups de cœur #585 : Lorenzo Levi et Federico Pacini
Cette semaine, Lorenzo Levi et Federico Pacini, tous deux originaires d’Italie, parcourent la ville, ses lieux parfois déserts et les...
21 septembre 2026   •  
Écrit par Ana Corderot